In-A-Gadda-Da-Terra-Cotta

Que diriez-vous, par une belle et timide matinée, de faire quelques pas dans un jardin où rien n’est pétrifié qu’un peu d’ombre et de lumière, d’ocre et de verts ne sachent éveiller ?

Nous pourrions y croiser des visages détachés dont les paupières mi-closes cachent des yeux sereins et peut-être autre chose, comme un secret ancien.

Nous pourrions y approcher l’oreille de lèvres scellées et sentir le souffle ténu de confidences chuchotées.

Nous pourrions y rencontrer de l’immobilité, y entendre du silence et, plus tard, témoigner qu’une caresse du soleil, un chatoiement coquin qui se posent sur un gisant ou s’abandonnent sur des seins sont une onde de vie, un pas de danse, un instant d’éternité.

Nous pourrions tout simplement, délicatement, ondoyer au gré des éclats de pénombre, des fragments de clarté, nous taire et nous laisser pénétrer.

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Ces superbes et apaisantes photos, qui sont l’œuvre de mon ami Russell et que j’utilise avec sa très gracieuse permission, ont été prises – l’an dernier, me semble-t-il – à Chiang Mai, Thaïlande, dans le jardin d’une fabrique d’objets en terre cuite. Ce Russell est l’homme grâce à qui, en novembre 2011, vous aviez pu côtoyer, peut-être pour la première fois de votre vie, une véritable déesse vivante.

Qui ne comprendrait pas le titre de cet article et voudrait en savoir plus entrera In-A-Gadda-Da-Vida dans un moteur de recherche pour en trouver l’origine et la signification.

Crier Grâce

Qui pourrait encore douter que la grâce est siamoise ?

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Afin de ne pas enflammer inutilement les esprits, j’ai choisi de ne publier que quatre des quarante-trois portraits de cette déesse vivante réalisés aujourd’hui par mon ami Russell lors du festival de Loy Krathong, à Chiang Mai. Les trente-neuf autres ne vous apporteraient rien que vous ne sachiez déjà.

Les louches étaient percées

Sergeant Pepper : Pourquoi ? 

Yves : Leurs louches étaient percées.

Ceci est très sûrement le passage le plus émouvant, le plus fort, sinon le plus bouleversant, de l’interview exclusive qu’Yves a bien voulu m’accorder depuis sa maison de Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande. Dès que j’ai lu ces mots (l’entretien fut mené par mails), j’ai su que je tenais là un titre.

Il ne restait plus qu’à raconter l’histoire.

Il existe plusieurs manières de raconter une histoire. On peut, comme c’est le cas pour la bible et des milliers d’autres best-sellers, commencer par le début et relater les événements dans l’ordre chronologique. On peut aussi débuter par la fin et, comme on déroule une pelote de laine, partir à la recherche de l’autre extrémité (je dois cependant avouer qu’à cette heure matinale, alors que le soleil est encore derrière la colline, aucun exemple ne me vient à l’esprit). On peut aussi, à la manière de Catch 22, mais c’est beaucoup plus compliqué et demande un talent dont je suis dépourvu, ne tenir compte d’aucune chronologie. On sautille de ci, de là. On se projette en avant, on revient dans le passé. Vous voyez le genre.

Il est également tout à fait possible, je suis en train de le prouver, de commencer une histoire en expliquant quelques-unes des différentes manières de commencer une histoire.

Cette dernière méthode est généralement adoptée par des écrivaillons en mal d’inspiration ou saisis de peur face à leur sujet. Leur valse-hésitation n’est, du reste, pas sans rappeler un enfant qui s’approche pour la première fois du grand bain de la piscine. Plongera, plongera pas ?

Poussons-le.

Yves est un homme de siestes. Si cela ne suffisait pas à le rendre sympathique à vos yeux, permettez-moi d’ajouter que, du temps où il entrait encore dans la catégorie des actifs rémunérés pour leur travail, il s’est attaché, avec une constance qui force l’admiration, à démissionner de tous les postes qu’il occupa.

On le fit instituteur, il abandonna. On l’envoya enseigner dans un collège d’Allemagne, il démissionna. On tenta, une dernière fois, d’en faire un directeur dans l’industrie pharmaceutique mais, là encore, incapable de supporter le travail ou fatigué d’empoisonner des gens qui ne lui avaient rien fait, il claqua la porte.

Pour ouvrir celle d’une boutique dans les rues de La Rochelle.

Avec celle qu’il décrit comme sa « femme de l’époque », sans préciser de quelle époque celle-ci était, il s’attache alors à vendre des produits qu’il va chercher, au péril de sa vie, en Afrique, à Madagascar, en Inde, au Népal et dans quelques autres contrées miasmatiques. Fort de son expérience à l’Education nationale et dans le monde des psychotropes, il se spécialise très vite dans les instruments de musique africains et les meubles indiens et tibétains.

Notons, pour que le portrait soit complet, et parce que nous sommes férus d’exactitude, que, tout au long de ses années, il engrossa plusieurs femmes  un nombre de fois tout à fait stupéfiant. Ce qui m’amène à penser que, peut-être, à trop dormir l’après-midi, on en vient à déborder d’énergie la nuit.

Puis, ce fut le miracle.

Yves, qui connaissait peut-être déjà la Thaïlande, comprit, comme d’autres avant lui (moi, en l’occurrence), le formidable potentiel qu’offre ce pays aux hommes de siestes. Et il s’y installa.

Notre bête de sommes ne fut pas longue à y dénicher une autre femme, qu’il décrit aujourd’hui, six ans plus tard, comme « intelligente, travailleuse, curieuse » et, ce qui la différencie très nettement de ma femme à moi, pourtant originaire du même pays, « toujours souriante ».

Pook, car tel est son nom et que, dans cette histoire, tous les noms ont leur importance, lui amena en dot un septième enfant tout fait, Folk.

Notre trio, sans compter les chiens, eut pu se contenter de mener une vie faite de siestes, de plats pimentés et, puisque leur maison est proche de la rivière Ping, d’une ou deux inondations annuelles. Mais non. Car, voyez-vous, entre ses siestes et ses nuits, Yves ne supporte pas de dormir.

Au hasard de leurs passages dans les montagnes, à moins que les montagnes ne vinrent à eux, ils constatèrent que les écoles locales, qui souvent n’accueillent que des enfants issus des tribus (autrement dit, des citoyens de seconde zone au regard de beaucoup trop de Thaïlandais), étaient délaissées. L’une d’entre elles l’était à tel point que même les louches de la cantine, récupérées parmi les rebuts d’un hôpital, étaient percées.

Construites pauvrement, souvent avec des matériaux à la durée de vie d’autant plus limitée que le climat est très humide, ces écoles sont dotées de tellement peu d’argent qu’il faudrait inventer un mot avec moins de syllabes que « subventions » pour donner une idée précise des maigres fonds dont elles disposent.

Yves, qui connait la question, avance le chiffre de 6,5 bahts, par enfant, pour les fournitures scolaires et le repas. Ce qui, converti en euros, se traduit par « ridicule », voire peut-être même par « insultant ».

Il décida alors, avec Pook, de créer une association pour leur venir en aide. Mais le gouvernement thaïlandais ne l’entendit pas de cette oreille, qui avait édicté une loi selon laquelle, pour monter une association et avoir le droit de venir en aide à des enfants en toute légalité, il fallait aligner 5 000 000 de bahts sur la table.

Yves et Pook, en personnes de bon sens, passèrent outre cette loi stupide, comme toutes les personnes de bon sens passent outre les lois stupides dont la Thaïlande aime à s’encombrer, et ils créèrent YIMSIIKHAO. Ce qui veut dire « Sourires blancs » et aurait pu également faire un bon titre pour cet article.

Et, pleins d’entrain, ils se lancèrent dans l’aventure.

Sans aucune aide financière extérieure, Yves et Pook piochèrent dans leur argent pour acheter des fournitures scolaires, des assiettes et des louches non percées (vous vous souvenez des louches ?) à 276 enfants d’une école perchée dans les brumes tropicales.

Et, puisqu’ils avaient acheté des assiettes et des louches étanches, ils décidèrent également, au diable l’avarice, de les remplir d’autre chose que du peu de riz et des quelques légumes que les enfants devaient se taper au quotidien. Tant pis si, pour cela, il fallait passer des nuits à préparer la nourriture (« 276 dobermans, ça bouffe »). Puis, quitte à grimper sur les hauteurs avec d’énormes gamelles, autant y adjoindre, histoire de faire bonne mesure et de donner un air de fête aux repas, vingt kilos de crème glacée.

J’hésite à le rapporter, car cela démontre la profonde perversité d’Yves et de Pook, mais, une fois que tout le monde avait le ventre bien plein et éprouvait les plus grandes difficultés à se mouvoir, nos deux tortionnaires, persuadés que l’école doit être joyeuse, se mettaient généralement en tête d’organiser des jeux.

Mais cela ne suffit pas à Yves (« j’avançais trop lentement ») et il mobilisa d’autres farangs (étrangers généralement blancs) pour lui venir en aide et, plus que cela, venir au secours des 276 enfants de la montagne.

Il fit également venir la presse locale et un appareil photo, qui eurent le bon goût de publier un article sur l’action entreprise par nos farangs sans mentionner que ceux-ci étaient passés outre la loi thaïlandaise. Ne doutons pas que cette discrétion leur évita bien des ennuis avec ces autorités dont je puis confirmer qu’elles sont parfois tatillonnes jusqu’à la démence.

Alertée par cet article, la fondation de la reine décida de prendre le train en marche et, sans même leur dire merci, vida ceux par qui tout avait commencé. Ce fut, dit Yves, « comme si nous n’avions jamais existé ».

Croire cependant qu’il en tient rigueur à la première dame du pays est mal le connaitre. Il préfère penser, avec raison, même s’il le dit avec modestie (« j’avais gagné, juste un peu »), qu’il est sorti vainqueur de ce premier engagement et que, au final et en toute logique, les enfants en sont les grands bénéficiaires.

Je ne saurais vous dire si, aujourd’hui, on y livre encore de la crème glacée, mais je puis toutefois vous certifier que l’école autrefois biodégradable est désormais en dur, que les fournitures y arrivent en quantité suffisante, qu’on n’y aperçoit plus aucune louche percée et que, dans l’ensemble, tout fonctionne comme tout est censé fonctionner. Ce qui est le moins que puisse faire une dame dont la fortune familiale est estimée à 35 milliards de dollars.

A l’issue de ce combat, Yves est reparti faire des siestes bien méritées.

Puis, dans un bar, il a rencontré Pot et son fils Khaopot, un homme et un enfant sans femme ni mère qui se débattaient pour rester à flots.

Khaopot, un superbe enfant hydrocéphale aux longs cheveux, s’était vu refusé l’entrée du Northern Mentality Retarded Welfare Center, une école gouvernementale qui n’accueille que des enfants de 6 à 19 ans atteints de troubles mentaux et dont le quotient intellectuel ne dépasse pas 75, un chiffre facile à retenir puisqu’il est celui des Parisiens.

Khaopot ne s’était pas vu refusé l’entrée de cette école spéciale en raison de son hydrocéphalie mais parce qu’il ne pouvait pas marcher. Et s’il ne pouvait pas marcher, c’est uniquement parce que son père, seul à tenter de l’élever après la démission de la mère, n’avait d’autre solution que de le laisser dans le réduit à balais du restaurant où il trimait 12 heures par jour.

Une fois de plus, Yves ainsi que des farangs et des thaïlandais qui vous seront présentés dans le générique de fin, prirent l’affaire en main.

Khaopot, dont les hanches et les chevilles commençaient à se souder, entama une rééducation. L’inscription dans le centre qui l’avait autrefois refusé fut finalement acceptée.

L’enfant, pour la première fois de sa vie, a enfin des copains. En un mois, il a appris à mémoriser les prénoms de certains d’entre eux et il essaie maintenant d’être ce que, jusqu’à ce jour, il n’a jamais pu être : un enfant debout.

Dans la foulée, pourquoi s’arrêter là, nos bienfaiteurs décidèrent de s’occuper de First, un autre enfant que la nature n’a pas gâté et dont la mère, femme de ménage sous-payée, ne pouvait plus assumer les frais de scolarité.

Puis, il y a Mark aussi dont la maman de 21 ans, abandonnée par son mari et abonnée aux petits boulots payés avec un  lance-pierres, éprouve les pires difficultés à être la mère qu’elle voudrait être, qu’elle devrait être si le monde était un peu plus juste.

YIMSIIKHAO ne se contente pas d’aider ces trois enfants dont la scolarité revient à 600 bahts/mois, soit environ 15 € (cette somme d’apparence assez modique en dit long sur le salaire dérisoire que gagnent les mères de First et de Mark) et de donner un coup de main. L’association paie également des repas et permet ainsi à Kru Daeng, la directrice du centre, de consacrer une partie de son budget à d’autres besoins, sûrement tout aussi pressants.

Des enfants, dans le cadre d’actions d’intérêt général lancées par des profs de différentes écoles de Chiang Mai, ont également décidé de filer un coup de main. Ainsi, Bee, la nièce de Pook, a obtenu l’autorisation d’intervenir avec ses amis dans le centre spécialisé où œuvre YIMSIIKHAO. Mais, non contents d’organiser des jeux d’éveil et d’apprendre des chansons aux jeunes handicapés, certains de ces enfants ont poussé la générosité jusqu’à se présenter à 5 heures du matin pour aider à préparer la cuisine.

Et que l’action ait été interrompue suite à l’accident de moto d’un collégien ne semble pas avoir entamé l’allant de la jeune Bee et de ses amis puisqu’ils ont décidé de continuer malgré tout leur action (encore des gens qui passent outre, si je ne m’abuse).

Il y aussi, sûrement au détriment des siestes, le soutien apporté à une Danoise d’un certain âge qui s’est mise en tête de rendre meilleurs les derniers jours sur terre de chiens, de chats, d’oies, de singes, de sangliers, de vaches et de buffles. Sans compter qu’il faut aussi s’occuper de son déménagement et de celui de sa ménagerie car un voisin, qui a déjà empoisonné l’ours qui vivait là depuis 8 ans, ne semble pas aimer outre-mesure la présence d’animaux dans son secteur.

Bon, avant de vous montrer une vidéo (composée d’images fixes), je vais laisser Yves vous présenter lui-même, par ordre d’apparition, les membres de l’équipe « Sourires blancs » :

Nico : patron avec sa femme thaïe d’une guesthouse (Rosa place), féru d’antiquités, grand connaisseur, parle le thaï comme sa langue maternelle.

Paew : compagne d’Olivier

Fredo : propriétaire d’une guesthouse (Blue house). Ancien de notre chère industrie pharmaceutique [Note de Sergeant Pepper : il y a donc deux anciens dealers dans l’association, si je ne m’abuse.]

Olivier : Belge, compagnon de Paew. Artiste peintre et notre photographe.

Pot : père de Khaopot, salarié de l’association, car il fallait quelqu’un pour le transport de son fils et pour s’en occuper (marche et rééducation).

Noëlle et Francis : anciens éducateurs spécialisés pour délinquants. 40 ans de service, retraite bien méritée, mais cela devait leur manquer.

Mi : beau-fils de Nico.

Folk : fils de Pook.

Ting : compagne de David dit Dada, enceinte du susnommé, propriétaire d’un salon de coiffure.

Dada (David) : un fou talentueux, sait tout faire, danser, chanter, nous faire rire et nous faire pleurer. Ancien créateur de mode, complètement écœuré de la nomenklatura. Travaille avec Fredo à la Blue house.

[Yves : l’homme des siestes que tout le monde appelle Papa]

Pook : mère de Folk et femme d’Yves. 1,45 m au garrot.

La Miche (Michel) : Belge. Un rasta au cœur tendre. Propriétaire d’un bar de nuit. Un amour, ce gars.

Gaëlle : ancienne coiffeuse. Artiste de son état. A créé « La création du gecko ». Elle fabrique des tas d’objets en cuir ou tissu.

Le chien de l’école : Lady

God ! It’s too early

15 avril, 14 heures 36. Je reçois le texto suivant : « Bière chez J*** ». L’expéditeur n’étant pas connu dans toute la ville pour sa tempérance, je comprends immédiatement que le singulier utilisé dans le message est mensonger. Et, prudent, je réponds, « God ! It’s too early ». Quoi qu’il en soit, un coup de fil et quelques 60 minutes plus tard, je suis attablé devant une bière en compagnie de gens eux aussi attablés devant une bière.

Un seau de cervoise plus loin, le contenu de ce blog, et notamment la série sur les funérailles d’un villageois, me vaut une volée de bois vert. Il m’est reproché d’en avoir trop montré et pas assez dit. Le critique reconnaît toutefois avoir commencé la série par la fin (parce que le blog est mal rangé). Il admet aussi qu’un fond d’éducation judéo-chrétienne fait qu’il ne sent pas très à l’aise sur le sujet de la mort. Il est des choses dont on ne rit pas. J’essaie de donner un tour philosophique à la conversation. En vain. Les bières se succèdent trop vite et il devient vite évident qu’il est plus sage de s’en tenir aux conneries habituelles.

A la nuit tombée, plus lourd de quelques litres et de deux cuisses de poulet grillé, j’enfourche la moto pour regagner mes pénates où, je le suppose, m’attend une autre volée de bois vert. Bien supérieure sur l’échelle de Richter des volées de bois vert.

Et là, surprise. A l’entrée du village, je tombe sur Lucy in the Sky, trempée et bourrée comme seule peut l’être une Thaïlandaise qui a décidé de profiter pleinement du dernier des trois jours de l’an. Elle danse au milieu de la route en compagnie d’une bonne soixantaine de voisins et de parents. Suivis par un utilitaire chargée d’une sono qui doit s‘entendre jusqu’à Chiang Mai, à quinze bornes, tous ces braves gens, dont seuls les moins de 18 ans sont à jeun, vont au temple. Je gare la moto chez le chef du village. A peine ai-je mis la béquille que je suis attaqué par trois personnes armées de tuyaux d’arrosage. Oncle Lot, qui n’est pas mon oncle mais que tout le monde appelle comme ça, me tend un verre de nam krao, du vin de riz fait maison et pas très légal. Sous le charme, je découvre que, en plus de la sono, l’utilitaire transporte des  litres et des litres de vin. De quoi parcourir sans souci les 500 mètres qui nous séparent encore du temple. Désormais officiellement bourré moi-même, je me lance à corps perdu dans la danse. Tout le monde semble en transe. Une bonne heure plus tard, le temple est atteint. Nous sommes dans un état second, sinon troisième. Peut-être avons-nous fini le vin mais toujours est-il qu’au pied du sanctuaire, c’est une grande bière, que je suppose bénite, que l’on me tend.

La fin est un peu confuse mais je me souviens avoir mobilisé cinq ou six personnes pour m’aider à retrouver la moto.

Bref, il y a longtemps que je ne m’étais pas marré comme ça.

Sans haine mais sans pitié

La saison des pluies bat son plein. Les moustiques, qu’ils soient presque invisibles ou gras comme des mouches, pullulent à l’extérieur et le trop plein déborde régulièrement à l’intérieur. Un groupe de crapauds à pustules prend tous les soirs possession de la terrasse. Au matin, on retrouve parfois leurs déjections sur le sol. Elles font la moitié de leur taille. Si ces créatures transportent autant de merde en elles, cela laisse bien peu de place à leurs cerveaux. Les crapauds sont des êtres sédentaires allergiques aux paysages nouveaux. Il est totalement inutile de les déposer délicatement sur une pelle pour les reloger dans le terrain vague de l’autre côté de la route. Ils n’y seront pas heureux et dès que vous aurez tourné le dos, ils reviendront en sautillant sans grâce vers leur point de départ. Il n’existe qu’un seul moyen de leur faire comprendre que la terrasse est votre et non leur, c’est de les exterminer un par un, sans haine mais sans pitié.

Tuer un crapaud n’est ni facile ni amusant. Tout au moins, les premières fois. Il faut un objet lourd, pas trop large pour permettre une frappe précise et assez long pour vous assurer que les toxines contenues dans leurs pustules ne rejailliront pas sur vos mains ou, pire, sur votre visage. Je recommande la barre à mine ou une masse que vous veillerez cependant à utiliser avec discernement et application. En bon artisan, vous devez ne faire qu’un avec votre outil. On ne se lance pas dans le crime en série sans un minimum de préparation et je ne saurais que trop vous conseiller de passer du temps avec l’arme que vous aurez finalement élue. Caressez-la, éprouvez-en les contours, serrez-la contre votre corps nu, entrez en elle, ouvrez-vous à elle et, enfin, laissez-la entrer en vous.

Pour tuer proprement un crapaud, il faut frapper à la tête. Au début, souvent plusieurs fois. Il semble qu’un crapaud ait été conçu pour être à même de supporter deux ou trois coups portés maladroitement par un objet lourd et contondant sans que son comportement en soit profondément altéré. Contentez-vous de n’abattre qu’une seule fois deux kilos de métal ne serait-ce qu’à deux millimètres trop à gauche ou trop à droit du centre précis de son occiput et vous verrez que l’animal ne semble pas le moins du monde chagriné. Il vous regardera un peu étonné, peut-être, mais je vous jure que ses yeux ne refléteront ni douleur ni rancune. Peut-être même devinerez-vous dans ses prunelles une certaine bienveillance, un pardon déjà accordé. C’est insupportable mais il vous faudra le supporter. Autrement, vous pourriez être tenté d’effacer sa mansuétude infinie et votre sentiment de culpabilité en lui assénant un coup aussi ignoble que mal dosé qui, certes, le laisserait à plat mais tapisserait le sol et vos pieds (vous portez des tongs) d’un mélange confus de sang, de fluides verts ou marron, d’urine, de merde plus ou moins ferme, de langue et de tripes.

Placez-vous correctement, cherchez le bon angle d’attaque. Concentrez-vous un instant sur le point précis où vous devez frapper, fermez les yeux, inspirez, sentez le poids chaleureux de votre arme, expirez, ouvrez les yeux, inspirez à nouveau et, dans un éclair fulgurant, abattez masse ou barre à mine sans force brute mais avec puissance.

Dès votre deuxième ou troisième meurtre, selon que vous aurez plus ou moins bien assimilé mes conseils, vous infligerez la mort instantanément. La culpabilité diminuera puis disparaitra complètement pour faire place, dans un premier temps, à un plaisir sans mélange. Bientôt vous serez assez sensible pour éprouver de la jouissance, des orgasmes cristallins qui vous déposeront, repu et plus vivant que jamais, sur une magnifique plage de sérénité et de contentement.

Avertissement :  Si vous n’y prenez pas garde, vous vous surprendrez bientôt à parcourir le jardin et le bord des routes, masse en main, à la recherche non plus de victimes mais de partenaires. Vous devrez absolument brider ces pulsions psychotiques et ne pas avilir votre art ou laisser votre art vous avilir. Vous êtes le dominant et vous devez le rester. A considérer les crapauds comme des partenaires, donc des égaux, vous finiriez rapidement par vous décomposer psychologiquement. De plus, plaisir et compulsion sont antinomiques. Le meurtre est une communion intime, le génocide est un gâchis.

Hier soir, j’ai lu Serial Killer Investigations, the story of forensics and profiling through the hunt for the world’s worst murderers mais n’y voyez aucune influence sur mon inspiration d’aujourd’hui. Ce serait une explication trop facile.