L’arme

Arme

(Photo : Steve McCurry)

Instants, destins

Voici deux photographies que j’ai sélectionnées parmi celles qui, cette semaine, m’ont le plus ému (mais elles ne datent toutefois pas de ces jours derniers).

La première, illustration d’une joie que j’espère plus que passagère, image d’un bonheur que je souhaite durable, représente une enfant afghane faite de lumière. Elle est l’œuvre du photographe Steve McCurry et a été portée à mon attention par mon ami Russell.

Afghanistan_Steve McCurry

La deuxième, je l’ai trouvée tout seul, lors d’une de ces traques virtuelles à l’abomination auxquelles je me livre parfois. Parce que je suis un être pervers qui ne veut pas être ignorant de l’horreur à laquelle sont soumis certains des êtres humains qui partagent la même planète que moi en même temps que moi. Elle a pour sujet une jeune femme de quelque bidonville de Phnom Penh que sa mère, qui ne fut que sa génitrice, condamna, toutes les nuits pendant d’interminables années, à satisfaire les besoins sexuels d’une dizaine de créatures que vous me pardonnerez d’appeler des créatures ou des mâles plutôt que des hommes. Pour ne plus être torturée par le peu d’espérance qui la visitait encore et lui brûlait inévitablement le cœur, elle n’eut d’autre issue que de s’ensevelir sous un amas opaque de drogues. Le photographe s’appelle Tim Matsui.

Phnom Penh Tim Matsui

J’ai d’abord hésité sur l’ordre dans lequel présenter ces deux photos. Puis je me suis dit que cela n’avait aucune espèce d’importance : l’une m’a autant donné envie que l’autre de faire un câlin à mon fils.

Autoportrait

Il n’y a pas de fumée sans « je ».

SP Autoportrait

A vos marques !

Le jour-même où je publiai quelques-unes des photos primées au concours de photojournalisme World Press Photo 2013, un lecteur  a attiré mon attention sur l’épouvantable drame du Rana Plaza au Bangladesh – dont le bilan, à l’heure où je tape ces lignes, est, selon News From Bangladesh, de 694 morts. Il se pourrait cependant, une fois les opérations de déblaiement finies, qu’il atteigne les 1 000 morts (certains journaux prédisent jusqu’à 1 400 morts).

Le Rana Plaza était un immeuble de huit étages (dont quatre auraient été ajoutés illégalement) qui abritait d’immenses ateliers de confection textile dans lesquels œuvraient – pour 30 euros par mois – des milliers d’ouvriers, en majorité des femmes (parfois enceintes jusqu’aux yeux). Ces esclaves des temps modernes fabriquaient des fringues pour une cinquantaine de grandes marques et de distributeurs occidentaux. Parmi ces derniers, du reste, se trouvent des supermarchés français où vous et moi allons certainement faire nos courses (les étiquettes retrouvées dans les décombres ne sauraient mentir).

Le bâtiment, construit et utilisé en dépit du bon sens et, surtout, sans le moindre respect de la vie des employés, s’est effondré le 24 avril. Comme un château de cartes que l’on aurait élevé sur une table bancale. La banque et les quelques boutiques des premiers niveaux avaient été évacuées la veille, dès l’apparition des premières fissures mais les esclaves, eux, furent forcés de venir travailler le lendemain, sous peine de licenciement ou de retenue sur salaire de… 30 euros.

01. Bangladesh Rana Plaza 1

Le Bangladesh, nous le savons tous, est un vaste atelier de misère où sont fabriqués, entre autres choses, nombre de nos vêtements et de nos chaussures, de marque ou bon marché. C’est l’ultralibéralisme (coût minimum, profit maximum) et notre propre fringale (« j’veux du pas cher ! ») – du crétinisme s’il en est – qui ont engendré ce triste état de fait.

Ajoutez à cela la corruption ambiante (plusieurs députés bangladais sont propriétaires de ces tristement célèbres « sweatshops »), un manque de moyens, d’expertise technique et les accidents se multiplient, que ce soit dans les usines où triment des hommes, des femmes et, parfois, des enfants dont nous n’avons rien à foutre et dans les bidonvilles où notre je-m’en-foutisme à tous, vendeurs et acheteurs, les condamne à vivre.

01. Bangladesh Rana Plaza 2

Le photographe bangladais Abir Abdullah (à qui l’on doit tous les clichés présents dans cet article) court d’une catastrophe à une autre et immortalise les morts et ceux qui leur survivent. Il essaie, par ses terribles photos, de faire pression sur les marques occidentales et sur les politiciens locaux. Il tente, à son échelle, « de mettre fin à l’exploitation ».

Kawran Bazaar, 25 février 2007

Kawran Bazaar, 25 février 2007

Tazreen Fashions Limited, usine textile de la banlieue de Dacca, 24 novembre 2012

Tazreen Fashions Limited, usine textile de la banlieue de Dacca, 24 novembre 2012

Tazreen Fashions Limited, 24 novembre 2012

Tazreen Fashions Limited, 24 novembre 2012

Proches des victimes d’un incendie. Nimtali, banlieue de Dacca, 3 juin 2010

Proches des victimes d’un incendie. Nimtali, banlieue de Dacca, 3 juin 2010

Parents, amis, voisins se jettent dans l’incendie pour tenter de sauver quelqu’un en attendant les pompiers (ville et date inconnues)

Parents, amis, voisins se jettent dans l’incendie pour tenter de sauver quelqu’un en attendant les pompiers (ville et date inconnues)

Bidonville de Mirpur, Dacca, avril 2009

Bidonville de Mirpur, Dacca, avril 2009

Blessé ou mort, Dacca, 2007 ( ?)

Blessé ou mort, Dacca, 2007 ( ?)

Une survivante, une épouse, une sœur...

Une survivante, une épouse, une sœur…

Une mère (dans sa main, elle tient des photos de son fils disparu au Rana Plaza)

Une mère (dans sa main, elle tient des photos de son fils disparu au Rana Plaza)

 

La Faillite est totale (World Press Photo 2013)

Photo : Paul Hansen

Photo : Paul Hansen

Suhaib et Muhammad, autrefois enfants de Gaza. Même en additionnant leurs existences, ces deux frères n’ont pas réussi à passer six ans sur cette terre. Leurs assassins sont eux-mêmes des enfants de la mort à échelle industrielle, qu’elle fut « pogroms » ou « shoah ». La faillite de l’humanité est totale.

Photo : Adel Hana

Photo : Adel Hana

Gaza, encore. Le Hamas ne se contente pas, à quelque carrefour de la ville, de tuer six hommes sur l’ombre d’un simple soupçon, il lui faut aussi parader avec les corps dans les rues, des admirateurs à la traîne. Je n’ai pas de mots pour décrire le dégoût que m’inspirent ces ordures. Mais je ne souhaite pas leur mort, je me rêve plutôt sur une autre planète, à des années-lumière de l’obscurité de celle-ci.

Photo : Dominic Nahr

Photo : Dominic Nahr

Soldat soudanais, dont il m’importe peu de savoir s’il était du Nord ou du Sud, baignant dans une mare de ce pétrole pour lequel il est mort.

Photo : Emin Özmen

Photo : Emin Özmen

Alep. Deux jours de fouet et de tortures sur de simples soupçons, qui finalement s’avèreront infondés. Les tortionnaires appartiennent à l’Armée Syrienne Libre dont nous sommes parmi les principaux financiers. Oui, nous avons payé la cigarette que l’un d’eux fume négligemment lors de cet « entretien » dans ce qui fut autrefois une école. Que le cancer les ronge tous.

Photo : Rodriguo Abd

Photo : Rodriguo Abd

Idlib, Syrie. Aida ne pleure pas sur ses blessures, dont elle n’a cure, mais sur la mort de son mari et de ses deux enfants, tués lors d’un bombardement aérien chorégraphié par Bachar el-Assad. Avions et munitions russes.

Photo : Sebastiano Tomada

Photo : Sebastiano Tomada

Alep. Encore. Entre ceux qui se disent Libres et celui qui se prétend légitime, il y a pas mal de monde qui cherche à te tuer, mon petit. Mais tu vas rester en vie, hein ?

Photo : Jan Grarup

Photo : Jan Grarup

Somalie. Suweys Ali Jama, capitaine de l’équipe nationale féminine de basket, est en danger de mort. Pourquoi ? Ben… parce qu’elle ose jouer au basket, pardi. Je viens juste de vous le dire. Vous écoutez ou quoi ?

Photo : Majid Saeedi

Photo : Majid Saeedi

Afghanistan. Zahra, aujourd’hui 20 ans, a tenté de mettre le feu à sa vie quatre ans avant que cette photo ne soit prise. Zahra n’est pas et ne veut pas être la chose que le bétail abject d’un improbable dieu voudrait qu’elle soit.

Photo : Paolo Patrizi

Photo : Paolo Patrizi

Rome. Sharon est une femme que la misère et quelques trafiquants d’esclaves ont contraint à quitter son Kenya natal pour se prostituer au bord d’une route italienne, dans des conditions abominables. Elle n’en reste pas moins Sharon.

Photo : Micah Albert

Photo : Micah Albert

Décharge de Dandora, à la périphérie de Nairobi. Je ne sais de cette pauvresse, assise sur les déchets qu’elle collecte pour le compte de misérables exploiteurs, que ce que le photographe a bien voulu en dire : elle aime regarder les livres qu’elle trouve, qu’importe qu’il ne s’agisse souvent que de catalogues industriels. J’aurais aimé savoir son nom.

Photo : Altaf Qadri

Photo : Altaf Qadri

New Delhi. Ceci est une école, sous un pont du métro. Attendez toutefois avant de vous scandaliser car, de toutes les histoires que racontent les photos de cet article, aucune ne recèle autant d’espoir que celle-ci : cette école a été fondée par un homme qui, autrefois, par manque d’argent, fut contraint d’abandonner ses études supérieures. Cinq jours par semaine, il quitte son bazar pendant deux heures pour enseigner gratuitement, en compagnie d’un assistant, à une quarantaine d’enfants dont il a convaincu les parents de les libérer des travaux pénibles qui sont déjà bien souvent leur quotidien. L’ambition de cet homme rare qui court les rues de Delhi est de leur faire intégrer des écoles publiques pour qu’ils aient ainsi, aussi minime soit-elle, une chance d’échapper à la misère. Il a déjà réussi son coup avec environ 70 enfants qui, tenez-vous bien, continuent de fréquenter le pont du métro avant de rejoindre les écoles où ils ont été finalement admis. Ils font cela par amour, par respect mais aussi parce que Rajesh Kumar Sharma et son assistant Laxmi Chandra, qui leur ont déjà pourtant beaucoup donné, réussissent encore à leur faire prendre de l’avance sur le programme de l’éducation nationale indienne.

Photo : Altaf Qadri

Photo : Altaf Qadri

Non, la faillite n’est pas totale.

Toutes ces photos ont été primées, d’une manière ou d’une autre, au World Press Photo Contest 2013.

[Note : Pour en apprendre plus sur Rajesh Kumar Sharma et Laxmi Chandra, j’ai quelque peu fouillé la presse indienne.]

World Press Photo 2012

Hisse l’ancre, pas une minute à perdre !

Je vais être obligé de me retenir, de me contenir, de me maîtriser, de me juguler, de me contraindre, de m’astreindre : je ne peux décemment pas déposer dans cet article autant de photographies que je jette de verbes.

Je dois faire un choix, opérer une sélection, distinguer. Prendre et écarter. Alors que je voudrais tout déployer.

J’hésite. Je tergiverse.

Je temporise. Je babille. J’habille mon indécision de verbiage.

Halte là ! Venons-en enfin au fait, au féérique, au sublime, au mariage heureux du modèle et de son photographe, à l’union féconde de la beauté et du talent : les photographies indiennes d’Alfred Pleyer.

En voici cinq que, finalement, pour couper court, j’ai sélectionnées un peu au hasard, tout en ingérant quatre cafés, un pain au chocolat et deux albums de Shujaat Hussain Khan.

Certaines (sinon toutes) ont la particularité – et, si vous réfléchissez bien, vous verrez que cela en dit plus sur le génie du photographe que sur les capacités de l’appareil – d’avoir été prises avec un simple Smartphone.

Vous ne manquerez pas, bien sûr, après cette exquise mise en bouche, d’aller illico presto, tambour battant et ventre à terre sur le site d’Alfred Pleyer

Quant à moi, avant que nous n’embarquions ensemble, et je vous promets que ça ne retardera le largage des amarres que d’une infime pincée de secondes, je voudrais dire toute ma gratitude à qui il se doit, certain qu’il saura se reconnaitre sans que j’ai ici à le nommer : どうもありがとうございまし

Le titre, d’aucuns l’auront peut-être reconnu, est tiré d’un poème de Walt Whitman : L’embarquement pour l’Inde (1868).

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Epecuén-Ville

J’aime les lieux abandonnés. J’aime les villes, les villages et les hameaux désertés. Il n’est sur terre, aussi élégante et chaleureuse soit-elle, aucune localité toujours habitée qui ait le pouvoir d’autant éveiller mes sens et mon imagination. J’échangerais volontiers, sans la moindre hésitation et sans le plus petit regret, un retour pourtant espéré à Luang Prabang ou dans le vieil Hanoï contre un séjour muet à Hashima ou contre quelques déambulations feutrées dans la poussière dorée de Bodie ou de Kolmanskop.

J’aime la candeur et la sérénité qui sont les ultimes attributs des lieux à l’abandon autant que je peux parfois haïr l’insolence, l’ostentation et la gloriole des peuplements enfiévrés qui sont encore.

Envolons-nous maintenant vers les rives du lac Epecuén, en Argentine.

Epecuén-Ville, que l’on baptisa ainsi pour lui donner un parfum français, était une station thermale située sur les rives du lac éponyme, à cinq ou six cents kilomètres au sud-ouest de Buenos Aires. Elle fut fondée dans les années 1920 et, très vite, devint un lieu de villégiature célèbre pour ses eaux salées (seule la Mer morte a un taux de salinité supérieur) dont on dit qu’elles soignent les rhumatismes, les maladies de peau, l’anémie, l’obésité, le diabète et quelques autres affections débilitantes.

A son apogée, dans les années 70, la ville abritait environ 5 000 résidents permanents, comptait bon nombre d’hôtels (on parle de 200), de restaurants et de commerces en tous genres, était desservie par le chemin de fer et accueillait chaque été 30 000 touristes aisés venus de toute l’Amérique du Sud et d’ailleurs. Elle possédait également des équipements sportifs bien supérieurs à ceux d’autres villes d’Argentine. Le niveau de vie y était un des plus élevés du continent.

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Tout alla pour le mieux à Epecuén tant que les canaux et les bassins creusés pour réguler les eaux du lac furent entretenus et contrôlés. Tout alla pour le mieux jusqu’au coup d’état de 1976 (après lequel il semblerait que le système hydraulique ne fut plus guère géré) et jusqu’à que des pluies diluviennes ne tombent sans interruption ou presque, pendant des années, sur les montagnes environnantes et ne dévalent les pentes. Année après année, averse après averse, le niveau de l’eau monta. Cinquante centimètres, une année ; soixante, une autre. En 1985, il atteignit le sommet de la digue de terre et de pierres qui protégeait la ville et qui, finalement, céda le 10 novembre (par une journée ensoleillée si je dois en croire une photo de l’évacuation).

En quelques heures, une bonne partie de la ville fut envahie par les eaux, des eaux qui, au fil des ans, ne cessèrent de monter. Trois mètres. Six mètres. Huit mètres. En 1993, la station balnéaire était une Atlantide qui sommeillait par dix mètres de fond.

Puis le climat changea, le déluge cessa et, en 2008 ou 2009, les eaux commencèrent à refluer, dévoilant une Epecuén-Ville brisée et recouverte d’une croûte de sel.

(Photo: Juan Mabromata)

(Photo: Juan Mabromata)

Photo: Juan Mabromata

Photo: Juan Mabromata

Photo: Juan Mabromata

(Photo: Juan Mabromata)

(Photo: inconnu)

(Photo: inconnu)

(Photo : Sebastian Schwalb)

(Photo : Sebastian Schwalb)

(Photo : Sebastian Schwalb)

(Photo : Sebastian Schwalb)

(Photo : Alberto Claveria)

(Photo : Alberto Claveria)

(Photo: Juan Mabromata)

(Photo: Juan Mabromata)

Au jour d’aujourd’hui, Epecuén compte un seul et unique habitant. Il s’appelle Pablo Novak et a 82 ans.

(Photo : Jose Carrizo)

(Photo : Jose Carrizo)

Photographies d’Epecuén par Juan Mabromata, Sebastian Schwalb et Alberto Claveria

En rentrant du boulot

Au retour du boulot, je remonte, sur cinq ou six kilomètres, une petite vallée encaissée dont les versants sont recouverts d’une forêt par endroits assez épaisse. Aujourd’hui, malgré l’extrême étroitesse de la route toute en virages, la présence sur la banquette arrière de quelques bières dont j’aurais détesté qu’elles se réchauffent puisque je me proposais de les consommer dès le seuil de ma maison franchi et le fait que j’écoutais Arabian Waltz de Rabih Abou-Khalil, j’ai brusquement garé tant bien que mal ma vieille voiture et pris quelques photos.

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Plus tard, en arrivant sur le plateau encore généreusement ensoleillé, il m’est venu à l’idée qu’il y a de pires destins.

Condamnation (retour)

En montant-descendant-montant-descendant-montant (c’est le relief qui veut ça) au village dont dépend mon hameau, je suis allé voir le dernier pan de mur intact de la-maison-qui-a-brûlé-il-y-a-longtemps pour savoir où en était l’affiche de campagneque j’avais photographiée en juin 2012.

Et ben, je suis d’avis qu’il y a toujours des coins, au dos d’une affiche ou sur son support, où l’on met beaucoup trop de colle.

Photo : Sergeant Pepper

Photo : Sergeant Pepper

Enfants d’une révolution

Newcastle, années 1870.

Lieu ou époque, nous sommes au cœur de la Révolution industrielle. Celle qui va transformer artisans et paysans en ouvriers calibrés, en employés identiques et interchangeables ; celle qui va faire exister les sots métiers.

A Newcastle et dans sa région, la grise Angleterre produit, fabrique, fait, refait, martèle, assemble, répète. Produit, fabrique, fait, refait, martèle, assemble, répète.

L’essor, la richesse et l’espoir sont des appeaux puissants. Les hommes se déracinent et transportent leurs vies dans les faubourgs ternes de la ville. Ils arrivent, balluchons pleins et mains vides, des campagnes environnantes, d’Irlande ou d’Ecosse. Ils viennent maquiller leurs joues rouges de poussière de charbon. Ils viennent s’échouer dans les chantiers navals, ils viennent souder, visser, lancer les navires qui firent et tinrent trop longtemps l’Empire britannique. Ils viennent fixer, riveter des barres, des plaques, des lames, des fûts, des engrenages, des ressorts, des essieux qui seront turbines à vapeur, locomotives, canons, fusils ou machines-outils.

Mais ce qui fait la richesse d’une nation et l’opulence de ses élites, c’est là un principe de vases très peu communicants sans lequel le « miracle économique » est impossible, ne saurait faire le bien-être des masses qui soulèvent la nation et ses élites et les supportent à bout de bras. La fortune et la gloire des unes ne pourraient exister sans la pauvreté des autres.

A Newcastle, comme dans tous les grands centres industriels d’Europe, les salaires de la main-d’œuvre, notamment grâce à une savante dose de chômage, étaient maintenus au plus bas. Se nourrir, se vêtir et se garder en bonne santé, que l’on trimât dans quelque usine ou que l’on traînât dans les rues, étaient un défi de tous les jours.

Newcastle 1

Et, misère oblige, les enfants de la Révolution industrielle, les enfants des déracinés devenus ouvriers ou clochards urbains, les enfants qui ne vendaient pas de l’alcool sur un marché ou des cacahuètes à quelque coin de rue, devaient voler, devaient dérober le tout et le rien qui permettraient à leur famille de parcourir quelques jours de plus : des vêtements, des chaussures, des bouts de métal, deux pièces par-ci, trois par là.

Newcastle 2Newcastle 3

L’Angleterre victorienne, l’Angleterre victorieuse ne faisait aucun cadeau, ne reconnaissait aucune circonstance atténuante aux enfants qu’elle surprenait à chaparder. Quel que fût leur âge, ils écopaient de coups de fouet ou d’une condamnation aux travaux forcés (à la suite de quoi, ils étaient parfois envoyés pour plusieurs années dans des maisons de correction).

Voici quelques photos d’identité judiciaire prises par la police de Newcastle dans les années 1870. Celles-ci ont été publiées pour la première fois cette semaine par Tyne and Wear Archives and Museums.

Ellen Woodman, 11 ans. Condamnée à une semaine de travaux forcés pour vol de métal sur un chantier naval.

Ellen Woodman, 11 ans. Condamnée à une semaine de travaux forcés pour vol de métal sur un chantier naval.

Rosanne Watson, 13 ans. « Complice » d’Ellen Woodman, elle fut condamnée à la même peine que son amie. Un article de l’époque suggère toutefois que les deux gamines, loin d’être des voleuses, ne faisaient que jouer sur le chantier naval où elles furent arrêtées.

Rosanne Watson, 13 ans. « Complice » d’Ellen Woodman, elle fut condamnée à la même peine que son amie. Un article
de l’époque suggère toutefois que les deux gamines, loin d’être des voleuses, ne faisaient que jouer sur le chantier naval où elles furent arrêtées.

Henry Miller, 14 ans. Condamné à deux semaines de travaux forcés pour vol de vêtements.

Henry Miller, 14 ans. Condamné à deux semaines de travaux forcés pour vol de vêtements.

Jane Farrell, 12 ans. Condamnée à 10 jours de travaux forcés pour le vol de deux bottes.

Jane Farrell, 12 ans. Condamnée à 10 jours de travaux forcés pour le vol de deux bottes.

James Donneley, 16 ans. Condamné à deux mois de travaux forcés pour vol de chemises.

James Donneley, 16 ans. Condamné à deux mois de travaux forcés pour vol de chemises.

James Scullion, 13 ans. Condamné à 14 jours de travaux forcés pour vol de vêtements.

James Scullion, 13 ans. Condamné à 14 jours de travaux forcés pour vol de vêtements.

Catherine Kelly, 17 ans. Condamnée à 3 mois de prison pour vol de draps de lit.

Catherine Kelly, 17 ans. Condamnée à 3 mois de prison pour vol de draps de lit.

In-A-Gadda-Da-Terra-Cotta

Que diriez-vous, par une belle et timide matinée, de faire quelques pas dans un jardin où rien n’est pétrifié qu’un peu d’ombre et de lumière, d’ocre et de verts ne sachent éveiller ?

Nous pourrions y croiser des visages détachés dont les paupières mi-closes cachent des yeux sereins et peut-être autre chose, comme un secret ancien.

Nous pourrions y approcher l’oreille de lèvres scellées et sentir le souffle ténu de confidences chuchotées.

Nous pourrions y rencontrer de l’immobilité, y entendre du silence et, plus tard, témoigner qu’une caresse du soleil, un chatoiement coquin qui se posent sur un gisant ou s’abandonnent sur des seins sont une onde de vie, un pas de danse, un instant d’éternité.

Nous pourrions tout simplement, délicatement, ondoyer au gré des éclats de pénombre, des fragments de clarté, nous taire et nous laisser pénétrer.

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Ces superbes et apaisantes photos, qui sont l’œuvre de mon ami Russell et que j’utilise avec sa très gracieuse permission, ont été prises – l’an dernier, me semble-t-il – à Chiang Mai, Thaïlande, dans le jardin d’une fabrique d’objets en terre cuite. Ce Russell est l’homme grâce à qui, en novembre 2011, vous aviez pu côtoyer, peut-être pour la première fois de votre vie, une véritable déesse vivante.

Qui ne comprendrait pas le titre de cet article et voudrait en savoir plus entrera In-A-Gadda-Da-Vida dans un moteur de recherche pour en trouver l’origine et la signification.

Va où le vantail te porte

Encore des vieilles portes
De nouveau des vieilles portes

La passion s’affirme, l’obsession se confirme, le trouble se précise, le penchant ne fléchit pas.

J’aime bien les portes en bois, j’aime assez les portes anciennes et, dans la mesure où elles sont plus intéressantes à photographier que les portes ouvertes, j’aime raisonnablement les portes fermées.

Mais cela ne signifie pas que j’aime toutes les portes en bois, toutes les portes âgées et toutes les portes closes. Disons, pour expliciter mon inclination, que j’apprécie surtout les vieilles portes en bois fermées qui ont des choses à raconter. Mon estime procède du cumul.

En voici deux, rencontrées dans le Lot, à la sortie d’un village qui, parce qu’il s’élève sur un plateau venteux très à l’écart de l’axe passager, ne compte plus aujourd’hui que 63 habitants (j’ai consciencieusement vérifié les données démographiques de l’Insee).

Elles appartiennent toutes deux à un bâtiment de pierres souvent disjointes qui, daté de 1875, abritait jadis un café en son niveau inférieur.

L’une, celle du café proprement dit, s’ouvrait à l’est, sur une cour ombragée qui desservait également une petite grange mitoyenne dont la porte est toute en larges planches sombres.

L’autre, qui menait à l’unique étage, là où se trouvait sans aucun doute le logement du paysan-limonadier, donne sur le sud et sur la route étroite d’où l’on venait d’aplomb et où l’on repartait parfois en oblique.

Je vous laisse maintenant écouter à ces portes que j’ai dérobées les bons mots, le vin mauvais, les rires, l’animosité, les saillies, les gorges déployées, les bougonnements des taiseux, les coups de poings, la solidarité, les rancœurs, les amitiés mille fois ravaudées, l’entrechoc des verres rayés, la vie d’un village presque reclus et les ultimes rumeurs de sa dernière génération morte enracinée.

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Voir l’album Bois & Portes