Un soleil plié en trois

J’ai trouvé le mot ci-dessous, plié et replié jusqu’à ne pas être plus grand qu’un timbre-poste, dans le tiroir d’une salle de classe. Quand je l’ai ouvert, il m’a semblé que c’était un petit soleil que je déballais.

Il est certaines choses qui ne changent pas. Et je trouve cela plutôt rassurant, même si j’eus préféré, et de très loin, que le destinataire répondit en lettres rouges : « Oui, oui, oui !!! Moi aussi, je veux sortir avec elle. Moi aussi, je veux sentir battre mon cœur. Moi aussi, je veux éprouver des frissons, des tremblements et des rougeurs. Moi aussi, je veux avoir peur au point de ne jamais prendre sa main. Oui, oui, oui, je veux sortir avec la fille qui veut sortir avec moi. Je n’ai même, de toute ma courte vie, jamais voulu quelque chose avec autant de force. »

Mot-d-ecolier

Dans une encoignure de ma mémoire

Je l’avais aperçue au printemps dernier, par une journée délicatement ensoleillée, alors que je m’étais volontairement perdu sur son plateau presque oublié, parmi des fermes et des masures que des successions de saisons continuent inlassablement de délaver. Elle grimpait doucement les marches inégales de sa maison d’un autre siècle, rampe de fer rouillé dans une main, bâton de bois dans l’autre. Recueillie, paisible, elle poussait, elle tirait. Son escalade lente confinait à l’immobilité.

Je l’avais aperçue et j’avais contemplé sa sérénité, son impuissance acceptée, ses cheveux âgés, la peau parcheminée de sa nuque, le silence de ses semelles usées.

Je l’avais aperçue et je l’avais dissipée. Interrompant son ascension qui était comme une prière, elle avait lentement tourné la tête et porté sur moi un regard foncé et dépourvu d’interrogations.

Pendant un an, j’ai gardé son souvenir soigneusement rangé dans une encoignure de ma mémoire. Certains soirs, je le déballais et le déployais sur la table du présent, en prenant soin de ne pas briser ses ailes de papillon séché.

Et je la regardais pousser et tirer, lever un genou grippé. J’écoutais de nouveau le silence de ses semelles lustrées. Je lui inventais des histoires d’opiniâtreté, une vie en images syncopées : un banc d’école, une blouse noire amidonnée, un problème de calcul la langue tirée, une marelle au bâton ou au doigt tracée, un panier rempli d’œufs, des cahiers remisés pour l’éternité, un mariage en sépia, la venue d’une armée, des enfants monochromes, des moissons dorées, un verre de vin, le parfum de la terre mouillée.

Finalement, j’y suis retourné.

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Je l’ai trouvée dans la cour et, sans plus y réfléchir, et peut-être même sans respirer, je lui ai dit, « bonjour Madame. Je suis celui qui, au printemps dernier, a dérangé du regard votre progression dans les escaliers quand, rampe de fer rouillé dans une main et bâton dans l’autre, vous poussiez, tiriez et souleviez vos genoux grippés. Je suis venu me dénoncer. Je suis venu vous rapporter l’image que je vous avais dérobée, que je conservais soigneusement dans une encoignure de ma mémoire et que, parfois, toujours en soirée, je déballais et déployais, en prenant soin de ne pas en briser les ailes de papillon séché. »

« J’ai trop vécu pour me soucier de reprendre une image, même du printemps dernier, quand je pensais encore que je mourrais enfin et sans tarder. Mais l’hiver fut rude et interminable, je suis toujours là et mon fils se meurt dans un hôpital lointain où je ne saurais aller… Que ce siècle que l’on m’a maintenant accordé est long. Qu’il est pesant aussi. Partout où je vais, il me faut le porter sur les épaules. Il s’est hissé là et n’en descendra plus jamais. Il est fait d’un bric-à-brac de joies, de malheurs, d’aléas, de hasards, d’incidents, de routine, de coïncidences, de rencontres, de départs, d’oublis, de retours, de passages, d’ennuis et de plaisirs. Sans mon bâton, je serais bien incapable de soutenir ce fatras, ces cent ans de visages, de noms, d’odeurs, de paysages, de repas, de levers, de couchers et de dates qui, autrefois, allez savoir pourquoi, ont compté. Allons, Monsieur, sortons de cette ombre humide où vous m’avez trouvée et cherchons la tache de soleil où vous allez m’écouter. Pour nous y rendre, je pousserai et vous me tirerez… »

Quand je l’ai quittée, je me suis rendu compte que je ne lui avais pas demandé son nom et qu’elle ne me l’avait pas donné. J’ai voulu retourner sur mes pas mais je ne l’ai pas fait. Elle glissait déjà en silence vers l’escalier.

J’ai contemplé un instant son impuissance acceptée, ses cheveux âgés et sa nuque, là où sa peau ressemble à un doux chiffon froissé.

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Correspondance pour les rapaces (retour)

Dans un texte intitulé Correspondance pour les Rapaces et publié le 1er mai 2011, j’évoquai une longue promenade à travers l’espace et le temps et, emporté par quelque lyrisme d’origine peut-être cannabinique, j’écrivis ceci :

Au fond de cet abîme, à peine assez large pour qu’une rivière et une voie ferrée puissent s’y côtoyer, gisaient autrefois une gare, une auberge où l’on servait de la truite aux lardons accompagnée d’une omelette aux cèpes et une petite centrale hydroélectrique dotée d’une minuscule école et de quelques
logements.

Au temps de la gloire, à la fin des années 20, une vingtaine de familles vivait, mangeait et accouchait ici. A la force du poignet. On y parlait le français, l’italien, le polonais et d’autres langues que personne ne comprenait car ceux qui les marmonnaient y étaient seuls. Ce n’est que les soirs de cuite que l’écho que renvoyaient les parois rocheuses pouvait donner à ces solitaires l’impression qu’ils étaient de retour au pays.

Puisqu’il faut tout vous dire, sachez que l’aubergiste, depuis longtemps décédée, s’appelait Madame Lavergne et qu’aucun séjour à l’une de ses tables ou à son comptoir ne durait moins de quatre heures. Tenter de partir avant soulevait un tollé et déclenchait d’épiques empoignades, des échauffourées rendues joyeuses par la certitude que la maréchaussée, stationnée sur les hauteurs lointaines, dans un autre monde, n’interviendrait jamais pour rétablir un ordre qui, de toute façon, même au plus fort de la bagarre, n’était jamais bouleversé. Ici, loin de tout, à l’écart du soleil et de l’horizon, boire, s’administrer des claques et se réconcilier autour d’un fût mis en perce était l’ordre des choses. Ce monde, tapi au fond de la vallée encaissée, était clos. Ou l’aurait été si trois ou quatre fois par jour ne passait pas un train, bien vite craché et bien vite avalé par les tunnels qui, à chaque extrémité, étaient d’autres frontières.

Puis le présent se faufila. Qu’il descendit la pente ou émergea d’un tunnel n’a peu d’importance. Un jour, il fut là. Il prit possession du lieu et le conjugua à sa manière.

On installa au cœur de la petite usine électrique une machine qui se suffisait à elle-même, on cadenassa ses portes et on mit les familles dans un train, dont il importe peu de savoir s’il descendit ou remonta le cours de la rivière en contrebas.

Le chef de gare resta seul et Madame Lavergne aussi resta seule.

Très vite, il fut admis que boire quelques verres de vin aigre ou manger une truite au goût de vase ne saurait nécessiter quatre heures. Le cheminot apprit à manger sur le pouce et Madame Lavergne à se taire. Si, à l’occasion, son client s’attarda, ce fut essentiellement parce que, rond comme une queue de pelle
abandonnée, il s’endormit la tête sur le comptoir. Mais cela n’arriva pas souvent. Personne, pas même un chef de gare esseulé, n’aime entendre les sanglots d’une aubergiste devant un fourneau froid.

Elle en mourut ou s’échappa.

Le chef de gare reçut l’ordre de ne plus arrêter les trains, dont personne ne descendrait jamais, et il eut bien de la chance qu’on l’autorisât à monter dans le dernier qu’il parvint à contenir deux brèves minutes.

Quelque temps plus tard, on envoya des ouvriers avec ordre exprès de mettre à bas cette gare qu’il avait si bien fermée.

Peut-être en hommage à toutes les vies qui s’y étaient succédé ou, plus plausiblement, parce qu’ils étaient pressés de regagner les crêtes, nos démolisseurs épargnèrent les toilettes.

Les voies de garage ont rouillé. Entre les traverses, sur le ballast, l’herbe pousse doucement. Les logements des ouvriers et la petite école où peinaient leurs enfants ont été avalés par la végétation.

Un chat solitaire, au poil souillé de graisse, apparait parfois. Je crois qu’il habite à l’auberge, qui se drape maintenant d’un manteau de verdure, et qu’il veille sur les fantômes.

Quelqu’un est venu qui, dans le bois d’une traverse, a cloué une planche sur laquelle est écrit : Correspondance pour les rapaces.

Je m’aperçois, aujourd’hui que je suis revenu au fond de l’abîme bien décidé à forcer la porte vermoulue de l’auberge, que je ne n’avais pas mentionné, par pudeur très certainement, que le chef de gare de ma petite histoire pas toujours absolument authentique n’était autre que l’homme qui, bien des années plus tard, deviendrait mon père.

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Heureux qui comme Pépère…

La mer, en hiver, c’est gris fer. Puis c’est boueux, et pas qu’un peu. Mais c’est moins cher. Les gens sont peu nombreux à se jeter sur les fruits de mer. Les silencieux aiment s’y taire près d’un vin capiteux. On y est heureux. On y avale plus d’air.

La mer, en hiver, c’est gris terre, un peu métal, très visqueux. Puis c’est venteux. C’est de la glace salée qui entre dans votre chair.

La mer, en hiver, ferme ses jeux. La jetée, solitaire, flotte entre sol spongieux et cieux amers. Mais on apporte son bleu. Et puis d’autres gens rares promènent leur univers.  La mer, en hiver, tout est à faire, affaire de décor. C’est tout pour les yeux : des algues mortes peuvent être cheveux, des oiseaux et des piliers, statutaire.

L’hiver près de la mer est un couvre-feu.

[Bon, voilà un récit à peu près fidèle de mes vacances entre vignobles et mer. Entre mais pas vraiment à équidistance. J’ai la très nette impression d’avoir été un chouïa plus près des vignobles.]

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Tranche hivernale à Nothing Hill

– Le chien ne vous ennuie pas trop ?
– Bonjour !
– Le chien ne vous ennuie pas trop ?
– Entrez !
– Oh non, mes bottes sont pleines de boue. Je vais tout vous salir.
– Pas grave, la maison est à vous. Puis y a un paillasson. Entrez. Il pleut.
– Je voulais vous demander si le chien ne vous ennuie pas trop.
– Quel chien ?
– J’ai capturé un chien.
– Un chien ?
– Oui, un chien. Mais je savais bien que ce n’était pas un renard.
– Ah, vous aviez eu des pertes….
– Oui, cinq ou six poules et un canard. C’était trop pour un renard.
– Et c’était donc un chien ?
– Oui. En tous cas, c’est lui qui est tombé dedans.
– Dans le piège ?
– Oui. Un piège avec des poules mortes.
– C’est un gros chien ?
– C’est un border-collie grand comme ça. Adorable.
– J’avais effectivement entendu ou cru entendre faiblement couiner depuis deux ou trois jours mais je ne savais pas que c’était un chien.
– Si, c’est un chien. Un beau chien. Je le nourris en attendant.
– Vous attendez quoi ?
– Je veux voir si quelqu’un va venir le réclamer. C’est pas pour quelques poules mais j’aimerais savoir s’il est à quelqu’un et, si oui, à qui.
– Cinq ou six poules et un canard, ça commence à faire, non ?
– Bof.
– Et si personne ne vient ?
– Je le relâcherai. Ne vais pas garder cette pauvre bête dans une cage ad vitam aeternam. Il couine un peu. Ha ha !
– Je suis heureux d’apprendre que ce n’était pas mon imagination mais, pour répondre à votre question initiale, non, je n’ai pas été ennuyé en quoi que ce soit.
– Pourtant il couine.

Ensuite, après que je lui eus offert une excellente bouteille de bordeaux blanc 2004 qu’il ne voulut d’abord pas mais qu’il prit enfin, le paysan, mon propriétaire et seul voisin, souleva légèrement sa casquette, passa une main sur ses cheveux aplatis et me confessa sa déprime post-noël.

– Tout le monde s’en va et je me retrouve seul au bord de la route, au milieu du paysage. Je suis là à saluer une voiture qui démarre et, hop, d’un coup, je m’aperçois qu’il n’y a plus que moi debout dans la campagne, la main encore en l’air. Ça me déprime tous les ans.
– Je ne me sens pas très bien moi-même. Entre ça et le temps de merde…
– Moi, ça me dure jusqu’à la mi-janvier. Après, ça va mieux.
– S’il avait de la neige, le paysage aurait toujours son manteau de fêtes et je crois que j’irais mieux.
– Oui, c’est moins rude quand il neige. On a l’impression que Noël s’attarde.

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Il pleuvait sur de la poussière d’enfant

Quand j’étais môme et que, récalcitrant, l’on me traînait dans le cimetière où gisent des gens qui portaient mon nom, il pleuvait toujours. Pas deux ou trois gouttes espacées mais de longs filets ininterrompus, d’un diamètre tel que je ne pouvais qu’imaginer la présence, dans le ciel, d’une myriade de robinets. Tous ouverts sur la procession que guidait, tête nue et longue soutane noire, un vieil et immense prêtre tremblotant que flanquaient deux enfants de chœur qui portaient haut des croix dorées.

Au cimetière, les adultes gris et noirs, qui m’entouraient, me dominaient et me pressaient contre le ciment mouillé et couvert de mousse spongieuse de quelque tombe qui suintait l’ennui le plus épais qu’il m’ait été donné de connaître, semblaient aimer cette pluie qui claquait sur leurs parapluies sombres et ruisselait sur leurs gabardines. Un soleil joyeux, un ciel vaste et bleu, plus qu’une entorse à la tradition, eurent, en ce jour, tenu du blasphème.

Indifférents à mes pieds mouillés, à mes orteils transis, à mes doigts devenus gourds, à mon nez qui coulait, à ma détresse d’enfant perdu dans une forêt de hautes jambes, ils parlaient et parlaient, de rien et de tout ce qui tourne autour, avec d’autres géants, vieux et fripés, que je ne voyais que ce jour-là, toujours à cet endroit-là, comme s’ils vivaient dans cet enclos de la mort et nous y attendaient d’une année à l’autre, et que j’oubliais sitôt que j’avais à nouveau franchi les grilles rouillées, dans le sens de la liberté.

« Tu te souviens de la tantine ? »

« Ne nous dis pas que tu as oublié le cousin du moulin ! »

Je ne sais si cela était dû au temps humide ou à leur nature d’habitants du cimetière mais leurs lèvres épaisses sur mes joues enfantines évoquaient le glissement de limaces ou, dans le cas des tantines inconnues dont les mentons parcheminés s’ornaient inévitablement de longs poils rêches, le frôlement de quelque monstrueux insecte.

« Dis bonjour au cousin du beau-frère de ton grand-père. C’est lui qui a la ferme près de chez Roger, le cousin au deuxième degré. Il t’avait donné un morceau de brioche quand tu avais deux ans. »

Il pleuvait. Il ne cessait jamais de pleuvoir. Et, pour recevoir la limace ou l’insecte qu’ils posaient sur mon visage, je devais lever la tête et recevoir sur le nez les trombes que lâchait le ciel bas. L’eau glissait dans mon cou, mouillait le col trop boutonné de ma chemise et s’infiltrait sous mon maillot de corps.

« Il a grandi depuis l’année dernière », disait un cousin dont la parenté se calculait en degrés lointains.

« Et c’est pas fini », répondait une tantine chevrotante qui connaissait la vie pour l’avoir observée tous les jours, depuis les dernières années du 19e siècle, cachée derrière les lourds volets mi-clos de sa maison de pierre.

« Où est passé l’Oncle ? », demandait subitement l’un ou l’autre des géants qui me pressaient devant la tombe de ce grand-père inconnu qui portait mon nom, et non l’inverse comme on tentait insidieusement de me le faire croire chaque année à la même date.

Et tout le monde de tourner la tête, à droite, à gauche, et de chercher dans le paysage de stèles grises frappées par la pluie le grand-oncle disparu, celui-là même que la mort de son frère, en 1935, avait fait patriarche, sage vers qui l’on se tournait pour tout savoir de ce et de ceux qui n’étaient plus.

Malgré la visibilité restreinte, on retrouvait vite l’Oncle, vingt mètres plus loin, devant la tombe du Raymond.

« Ah, il est devant la tombe du Raymond », précisait l’un, horloger et féru de précision.

« C’est les Allemands qui l’ont tué, le Raymond », rappelait un autre ancêtre qui mettait toujours, quel que soit le sujet, un point d’honneur à rappeler ce que tous les autres ancêtres savaient aussi bien que lui.

« En 1944. »

« Non, en 1943. »

« Moi, je crois que c’était en 1943. »

« Non, non, en 1943. »

« C’est ce qu’on vient de te dire. Tu écoutes ou quoi ? »

« On demandera à l’Oncle quand il reviendra. »

« Oui, lui saura. »

J’en profitais pour m’éclipser. J’allais au fond du cimetière, vers les tombes abandonnées, vers les stèles écroulées, loin des lèvres limaces, des mentons pourvus d’antennes et des mandibules plus ou moins édentées, et je reconstituais des vies à partir de deux dates. J’exhumais ces morts solitaires dont la lignée s’était éteinte ou que l’ancienneté avait condamné à l’oubli en ce jour de commémoration et je les replaçais dans un champ au moment des labours, sur la place d’un marché, au sortir de l’église le jour de leurs mariages, dans une tranchée de la première guerre si les dates de leurs morts s’y prêtaient. Je voyais venir les balles et je les alertais. Je distribuais, avec prodigalité, des années supplémentaires de vies bien remplies à tous ceux dont une savante soustraction entre l’année de la mort et l’année de la naissance donnait un médiocre résultat. Petit dieu, je permettais à de la poussière d’enfant de reprendre forme, de traverser le bois, la terre et la pierre qui nous séparaient et de retrouver le jeu exactement là où il avait été abandonné.

Je ressuscitais les morts pour avoir des compagnons plus vivants que les vivants dont j’étais alors entouré et qui, très certainement fous, semblaient aimer la mort. Et lui parlaient d’une voix basse, pleine de respect, comme on s’adresse à un seigneur.

Une heure plus tard, toujours sous la pluie, nous trottinions derrière le fichu cendré de ma grand-mère et repassions les grilles. A ce moment, tant attendu, je crois bien que l’eau me paraissait moins mouillée.

De retour dans sa maison, où flottait toujours une plaisante odeur de suie et où un gigot et des haricots blancs nous attendaient sur le poêle à bois, j’allais immédiatement m’assoir dans le cantou et je tendais les jambes pour approcher mes chaussures trempées des flammes qui y dansaient.

« Tu vas te brûler ! », disait ma grand-mère.

« Ne te mets pas si près ! », répétait ma grand-mère.

« Ne joue pas avec le feu ! », avertissait ma grand-mère.

Je ne jouais pas avec le feu. En tout cas, je n’y jouais jamais quand ma grand-mère me surveillait de ses yeux d’oiseau de proie. Je ne dis pas que, parfois, quand l’Oncle pérorait et que tous buvaient ses histoires en noir et blanc, je ne faisais pas valser de la cendre avec le gros soufflet de cuir mais je jure que je ne faisais rien de coquin s’il y avait la moindre chance que je me fasse attraper.

A la fin de cette éprouvante journée, je recevais, de ma grand-mère, un de ces billets craquants qui n’ont plus cours depuis longtemps et dont elle semblait avoir une réserve inépuisable entre les draps amidonnés dont toute une armoire était remplie. Le don était toujours accompagné de la même mise en garde : « je te donne un billet mais ne le dépense surtout pas ». C’était tout aussi inéluctable que le déluge et les pieds mouillés.

Bref, tout ça pour dire que, maintenant que je suis adulte et que presque tous les géants sont morts, il semble ne plus jamais pleuvoir pour la Toussaint. Bien au contraire, il fait presque toujours un temps magnifique. Et j’en viens à me demander si, d’une façon ou d’une autre, il n’y aurait pas un rapport.

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Carnets (11)

Réveil. Quatre heures et huit minutes. L’esprit est clair et la démarche, assurée. Le silence, ponctué çà et là du plic-ploc du café qui nait, regorge de possibilités. J’aime les rides sur la surface du liquide sombre, les cercles voyageurs que dessine la chute lente des gouttes allongées. La fatigue viendra plus tard, dans l’après-midi, dans la soirée, quand la journée sera usée. Pour le moment, je suis pieds nus, souple, léger.

Fenêtre ouverte. Un éclat noir et frais dans le toit en pente.

Poésie. Les matins de silence, lorsque je devance le monde, j’ouvre fréquemment un livre chinois ou un recueil japonais et j’y cherche les lignes qui, le mieux, décriront la tranquillité, l’instant suspendu.

J’ai un petit livre, commenté par Ôoka Makoto, dans lequel les tankas et les haïkus sont classés par saison. C’est un livre qui sent bon et dont je me surprends souvent à caresser le papier.

Ce matin, j’ai opté pour un tanka automnal de Hanazono, 95e empereur du Japon. Né en 1297, il régna de 1308 à 1318, avant d’abdiquer et, devenu moine, de se consacrer à la poésie. En 1346, deux ans avant sa mort, il publia l’anthologie Fûgashû (« Recueil d’élégance »).

Dans la transparence de mon cœur s’en est allée la nuit

Tournée vers elle pourtant j’en oubliais la lune

Waga kokoro sumeru bakari ni fukehatete

Tsuki o wasurete mukau yo no tsuki

(Note d’Ôoka Makoto : « Le cœur, la nuit, parfaitement purs jusque dans leurs moindres replis, se sont avancés au plus profond d’eux-mêmes, et le poète s’aperçoit soudain que, dans un oubli total du monde, il était resté les yeux tournés vers la lune. Abandon de soi qui fait presque sentir une sorte de transcendance religieuse. C’est au milieu du XIVe siècle, à la faveur d’un court répit durant les troubles opposant les cours du Nord et du Sud, qu’a pu être composé l’anthologie impériale Fûgashû. L’empereur retiré Hanazono en fut le principal inspirateur. Comme auteur de tanka, il était lui-même un des poètes impériaux les plus représentatifs de l’époque, à l’égal de l’empereur retiré Fushimi et de l’impératrice douairière Eifuku. »)

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Plus tard. Bientôt sept heures et toujours pas de clarté. On dirait que la nuit répugne à m’abandonner. A moins que ce ne soit l’odeur du café qui la retienne.

Lapin. Il vivait seul dans un clapier de béton derrière ma maison. De plus en plus souvent, les deux ânesses qui règnent sur l’enclos ouvraient la grille rouillée de sa prison et, sous leur protection, il gambadait dix minutes, une heure, une demi-journée. Puis, le paysan nostalgique qui, ici, possède tout – vallées, monts et forêts – l’attrapait par les deux oreilles et le remettait délicatement dans la cellule. Mais, chaque jour, d’un coup de dents de plus en plus adroit, une ânesse ou l’autre rouvrait la grille, laissait sortir le lapin et le léchait du bout de sa grosse langue râpeuse. Enfin, propre et mouillé, il sautait de ci, de là, des bords de la mare jusque sous le châtaignier, boule de gaité parmi les oies, les dindons et les poulets.

Après trois semaines d’évasions, le paysan, qui aime ses ânes et respecte leur jugement, secoua la tête, sourit, trembla, rit à gorge déployée et lança : « Vive la liberté ! Désormais, Lapin, tu seras libre, affranchi. Tu iras où bon te semblera comme tout citoyen le devrait. De toute façon, je ne t’aurais jamais mangé. Cependant, si tu vois le renard, il te faudra courir vite et bien te cacher. »

Aujourd’hui, Lapin vit chez moi, dans mon jardin. Il creuse des trous à l’ombre, entre les plants de piments, et s’allonge dans la fraicheur ainsi dégagée. Il croque les pommes des basses branches, mâchouille des pissenlits, joue au football, court autour de mes jambes et se cache dans la grange à la nuit tombée. Une fois par jour, il se glisse auprès des ânesses, dans l’enclos mitoyen et, les yeux fermés, il laisse leurs grosses langues délicieuses le nettoyer de fond en comble. Puis il revient à petits sauts, renifle choux et blettes et se roule langoureusement dans la poussière, à la place qui est maintenant la sienne.

Heureux qui, comme un lapin sans nom, a dompté des ânesses et leur fermier.

Lapin

La triste histoire d’une poule qui cherchait du sens

Aujourd’hui, 15 septembre, c’est la Journée de la prostate, du lymphome et de la démocratie.

Je vais cependant laisser à d’autres le soin de trouver, pour autant qu’ils existent, la corrélation, l’enchaînement logique, l’apparentement. Je ne suis pas de taille à déchiffrer le monde qui nous entoure et nous assiège.

Chercher du sens rend fou.

Que trouverai-je si, par exemple, je tentais de comprendre pourquoi, à un petit kilomètre de chez moi, l’état mutile une jolie forêt de feuillus pour, au final, n’élargir qu’un seul parmi les vingt virages étroits qui me séparent du village et conserver aux autres leur aspect préhistorique ?

Que trouverai-je aussi si je cherchais le pourquoi de la dernière pensée qui, hier soir, juste avant l’extinction des feux, me traversa l’esprit (« chez l’humain, c’est le comportement qui fait la beauté ou la laideur, et non l’apparence ») ? Rien, à priori, ne me prédisposait à une telle idée. Pour autant que je m’en souvienne, juste avant qu’elle ne traverse mon esprit comme un train fou traverse une gare sous le regard ébahi d’un voyageur planté sur le quai, je réfléchissais, confortablement adossé à trois oreillers joufflus, aux avantages et aux inconvénients qu’il y aurait à boycotter les girolles persillées que Lucy in the Sky prépare avec une effrayante régularité et je me proposais d’aborder ensuite la question inoffensive de la confiture dont je farcis parfois mes pains au chocolat matinaux : plutôt que de mettre de la mûre ou de la groseille, ne serait-il pas possible de mettre de l’une ET de l’autre et, si oui, dans quelles proportions.

Hier, une poule a passé la journée dans mon jardin, après s’être échappée de l’enclos mitoyen où elle vivait en compagnie d’autres poules, de canards, d’oies, de deux ânesses et d’un lapin claustrophobe.

Soudain confrontée à la liberté et aux choix que celle-ci implique, cette poule se mit à chercher du sens : le sens de son évasion et le sens de son ambition.

Son comportement, comme il fallait s’y attendre, se fit vite erratique. Les mouvements nerveux de son cou, ses courses désordonnées, son caquètement désespéré furent les premiers signes d’un glissement certain dans la folie. Perdue dans un océan de questions et un infini de réponses, elle finit bientôt, pour faire cesser l’assaut des impulsions électriques qui ébranlaient son cerveau, pour opposer des limites à un horizon trop vaste de possibilités, par se jeter, bec premier, dans la haie de thuyas derrière laquelle se trouvait son ancienne vie de pain dur et de contentement sans interrogations. Inlassablement : Elan, course, choc. Elan, course, choc. Elan, course, choc.

Chercher du sens rend fou.

Fou mais pas forcément irrécupérable. Il existe toujours un moyen, surtout si l’on a quelques girolles, de faire revenir une poule perdue.

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Carnets (10)

DSK. A mon grand étonnement, j’ai trouvé DSK, ou son saisissant sosie, dans une Rubrique à Brac du dessinateur Gotlib et, plus précisément, dans le tome 5, que je crois paru en 1974.

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Frelon asiatique. Ça y est, il a débarqué dans ma contrée. Ce qui n’est pas vraiment une surprise puisque, l’été dernier, il n’était qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, dans la vallée de la Dordogne. Un paysan voisin s’est fait piquer à la gorge. La douleur fut telle qu’il ne veut même plus aller ramasser les fruits sur sa propriété. On le sent mentalement affaibli, diminué. Il a rencontré la peur.

Les abeilles qui habitent derrière chez moi ont du souci à se faire. Quant au miel, j’ai bien peur que la guerre ne nous en prive.

Papillon. Un lépidoptère nocturne (qu’autrefois, avant que l’analyse phylogénétique ne vienne tout bouleverser et ne rende le terme désuet, nous appelions hétérocère) s’est installé dans ma chambre, près de la lampe de chevet. Il pourrait, sous toutes réserves, s’agir d’une sympathique Citronnelle rouillée ou Phalène de l’alisier que d’aucuns, particulièrement doués en prononciation, préfèrent nommer, quand ils jouissent d’un public acquis, Opisthograptis luteolata.

Citronnelle rouillee

Ectopique. C’est là le dernier mot dont j’ai appris le sens. Et, depuis, je confesse l’avoir utilisé une petite vingtaine de fois. La plupart du temps, mes interlocuteurs, ou quelle que soit la façon dont on nomme les gens qui m’écoutent parler, ont immédiatement demandé des explications. Mais quelques initiés m’ont lancé un clin d’œil complice. Ils ont paru, comme qui dirait, heureux d’apprendre qu’ils n’étaient pas les seuls au monde à porter le fardeau de la connaissance.

Café. De plus en plus dépendant. Je me surprends à tendre vingt fois la main vers la tasse déjà vide.

Frelon européen. Tous les soirs, dès que la nuit est tombée et que les lampes sont allumées, il en entre deux ou trois dans la chambre ou le bureau. Quoique jamais en même temps. Lire devient alors impossible. Le bruit est tel que l’on se croirait dans une usine ou sur un chantier, parmi des ouvriers cocaïnés. Et ça se cogne aux murs et ça heurte le plafond et ça vous frappe au front.

DSK (2). Je me demande si cet autre passage d’Une Tranche de Vie ne fait pas référence, de manière détournée mais limpide, au formidable débit de notre ex-futur président.

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Comme un Lego. Manset et Bashung sont très certainement les auteurs-compositeurs-interprètes français que je préfère. Imaginez donc quelle fut ma joie, en 2008, de découvrir qu’ils avaient collaboré sur Bleu Pétrole, le dernier album de Bashung. Manset en a composé ou co-composé quatre morceaux sur onze. La plus marquante de ces quatre chansons est sûrement Comme un Lego, que Manset lui-même reprendra quelques mois plus tard sur son excellent album Manitoba ne répond plus.

Entre la version de Bashung et celle de Manset, je préfère, de très loin et sans la moindre hésitation, les deux.

Carnets (9)

Nothing Hill. Pas une seule fois je n’ai été déçu par le paysage de prés, de collines boisées et de vallons ombragés qui s’ouvre devant mes fenêtres. Jamais je ne m’en suis lassé.

Planter sa maison dans un décor changeant, c’est l’ancrer dans un voyage.

McDonald And Giles. Voici un album, de 1970, enregistré par des membres, anciens ou non, de King Crimson. Il a le goût d’un album de la première heure de King Crimson. Il en a le son, Il en a la voix. Mais ce n’est pas du King Crimson. Plus lumineux, plus digeste, moins ambitieux, moins abouti.

Si vous voulez tout savoir, c’est ce que j’écoute en écrivant ces quelques lignes.

Kadhafi. Le fou du désert à la garde-robe de rêve est, semble-t-il, en train de livrer son dernier combat. Cette ordure a toujours eu un côté je-me-branle-de-ce-que-vous-pensez-de-moi qui va me manquer.

J’aimais aussi beaucoup ses « amazones » et particulièrement la toute ronde ci-dessous. J’ai souvent rêvé qu’elle et moi, mais surtout moi, faisions ensemble des trucs sexuels tout à fait déments derrière un moucharabieh recouvert de peinture dorée.

kadhafi_Amazone

Etat d’esprit :

Carnets (8)

Etat d’esprit. Pas mieux. Toujours l’impression qu’il me manque des pièces pour que la mécanique soit complète et ronronne comme elle se devrait de ronronner. A croire que j’ai laissé la moitié de mes neurones quelque part sur la route des vacances.

Théâtre de rue (Aurillac). Paumés en troupeau. Corps agglomérés aux abords d’un parc fermé. Maigres, tatoués, percés. Vacillants, stupéfiés, ivres, amorphes, violents. Avachis dans leur urine, allongés dans leur vomi. Sans mémoire, sans présent, sans lendemain.

Musique. Enfin, une stéréo dans le salon. Vivement le premier déluge de décibels en quadriphonie. Reste à savoir qui de Miles Davis ou de Pink Floyd déflorera enfin le silence de cette pièce lumineuse qui s’ouvre sur un décor de vallons et de collines boisées. Pour le moment, Miles Davis tient la corde.

Lecture. Besoin de satire, furieuse envie de relire Evelyn Waugh. Prévoir les vivres et l’eau nécessaires à un voyage à la médiathèque.

Planète. Hier, j’ai regardé Home, un documentaire de 2009 sur ce qu’était la planète quand nous en avons hérité et ce que nous lui faisons subir depuis une cinquantaine d’années. Putain, quelle déprime. Petit Pepper, un brin désespéré devant l’état de son héritage, est parti jouer aux Playmobils : « Si je continue à regarder, je vais être triste », m’a-t-il confié avant que de s’éclipser à l’étage.

Sensation éprouvante d’avoir assisté au viol collectif d’une mère.

Café. Après plusieurs semaines à ne mettre qu’un demi-sucre dans ma tasse, je suis repassé à un cube entier. Aveu d’une régression, constat d’une faiblesse.

Café (du village). Miracle ! Le patron me parle enfin. Depuis que sa femme me sourit.

Balade. Sur les berges pavées de la Dordogne, à une trentaine de kilomètres de ma tour de contrôle, dans un autre département. Leurs supermarchés ne diffèrent pas des nôtres.

Argentat

Carnets (7)

Etat d’esprit. Fin de vacances, légère déprime post-partum.

Boogie-Woogie. La gare est aride où il pousse cependant des pêches de vigne. Son dernier banc est rouillé.Voix Ferrée

Boogie-Woogie (2). Manière pianistique de jouer le blues.

Piano Bar

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Boogie-Woogie (3). Manière pianistique de jouer le blues qui, invitée dans un bar ensoleillé, donne soif.

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Boogie-Woogie (4). Sur la place de l’église, une vieille dame danse, seule, dans la lumière. A l’intérieur du temple sombre, une flûte traversière se racle la gorge.

Boogie-Woogie

Lecture. Pas réussi à entrer de plein pied dans L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar. Quant à The King Never Smiles, disons la vérité : l’histoire du roi de Thaïlande ne pourrait pas, à ce point précis de ma vie, m’indifférer plus. Les deux bouquins sont en stand-by. Je relis donc, mais sans la joie d’antan, Les Mémoires de Christophe Colomb – qui est pourtant un régal.

C’est peut-être toute la lecture qu’il me faudrait mettre en stand-by.

Jour férié. A des kilomètres de la civilisation avec seulement quelques brins de tabac au fond du paquet. Ne pas chercher à tirer plus d’une bouffée toutes les vingt ou trente minutes afin de tenir jusqu’à demain matin.

Météo (Nothing Hill, 15 août). Le ciel a la texture d’une éponge humide uniformément gris clair. Les chaises du jardin sont mouillées.

Boogie-Woogie (5). Près de la fontaine, une femme élégante aux yeux clairs et durs retint mon regard. Quand elle se leva pour échapper enfin à l’ennuyeux quintet qui récitait sans entrain sa leçon sous un kiosque de toile, quelque chose en moi se déchira. Je suis sûr et certain qu’elle sentait bon. Et frais. Sur son omoplate bronzée, près de la bretelle de sa robe bleue, j’aperçus un discret tatouage dans lequel je plantai mon regard. Frissonna-t-elle ?

Fontaine Laroquebrou