Blennorragie triomphante. Et la Peur

Il parait, mais je ne sais plus où j’ai lu cela, que « l’Elysée veut faire [du centenaire de la première guerre mondiale] un événement majeur du quinquennat de François Hollande, pour rassembler les Français autour de la mémoire nationale. » D’où la présence, lors du défilé du 14 juillet, de tout un tas de types vêtus de la panoplie complète et bien repassée du Poilu en partance pour l’enfer (j’eus préféré, aussi bien par souci d’authenticité que de pédagogie, les voir déguisés en Poilus de retour de l’enfer). Personnellement, mais je suis d’autant moins patriote que je suis ochlophobe, je n’ai pas envie de me rassembler avec quelque peuple que ce soit autour de quoi que ce soit, et encore moins autour d’une très sélective « mémoire nationale ». Pour tout vous dire, ce concept de « mémoire nationale » me donne plutôt envie de me dissocier de toute idée de nation. Les images qui me viennent à l’esprit quand je pense à la Première guerre mondiale sont exemptes de gloire, de noblesse ou d’héroïsme. En fait, elles ressemblent assez étonnamment aux illustrations d’un dictionnaire des horreurs, chapitre « blennorragie triomphante ». Voici quelques chiffres, anecdotes et images (choisis un peu au hasard) :

675. C’est là le nombre officiel des Fusillés pour l’exemple. Si toutefois vous enlevez les toiles d’araignée que sont les mensonges de la République, vous arriverez bien plus vraisemblablement à un bon millier. Un Fusillé pour l’exemple est un môme que l’on assassina pour lui apprendre à ne pas vouloir mourir. En pure perte puisque, la mort étant ce qu’elle est, aucun d’eux n’a retenu la leçon. En revanche, on ne peut nier la valeur d’exemple des Fusillés pour l’exemple puisque 1 400 000 autres mômes qui ne voulaient pas plus mourir ont tout de même choisi de périr à leur corps défendant. Mais il faut dire que leurs options étaient plutôt limitées. A noter que les sénateurs français, des crétins qui n’ont approché la guerre que les rares fois où ils sont tombés sur sa définition dans le dictionnaire, ont refusé cette année encore de « rétablir dans leur honneur » les Fusillés pour l’exemple. La ligne officielle veut toujours qu’ils fussent des lâches mais quiconque a réfléchi ne serait-ce que deux secondes à la question sait pertinemment que, si des types confrontés quotidiennement à la mort refusent tout d’un coup d’être encore confrontés quotidiennement à la mort, c’est parce que, contrairement à des ministres, sénateurs, généraux et juges militaires qui n’ont jamais été confrontés quotidiennement à la mort, ils savent très exactement de quoi il retourne. Si mon grand-père n’était pas revenu de l’abîme, j’eus été fier qu’il soit à tout jamais un irrécupérable Fusillé pour l’exemple.

Fusillé pour l'exemple

Les 100 000 « non morts pour la France ». Un « non mort pour la France » est un type que la France a envoyé au casse-pipe, qui est mort au casse-pipe ou à cause du casse-pipe mais dont, contre toute attente, la France ne veut pas reconnaitre que le casse-pipe fut le lieu ou la cause première de la mort. Parmi ces âmes qui flottent dans les limbes de la République depuis cent ans, on trouve des soldats morts de diverses maladies choppées dans les tranchées, des soldats morts des suites de leurs blessures une fois rentrés à la maison, des suicidés et tous ceux que l’on fusilla à quelques mètres ou kilomètres des tranchées parce que, après des semaines, des mois ou des années de combats et de bombardements incessants, qu’ils fussent encore lucides ou devenus fous à lier, ils ne pouvaient plus voir la mort en peinture.

80 000 – 100 000. Il n’existe rien de plus précis que cette fourchette à deux dents pour estimer le nombre des soldats coloniaux qui sont morts dans la boue des tranchées pour la plus grande gloire du pays qui les asservissait. En nombre d’individus tués, ce sont les Algériens qui remportent la palme (26 à 35 000 morts). En pourcentage, ce sont les Marocains (30 % de leur contingent). Que cette chair à canon que l’on importa pour mourir pour la patrie (et que l’on importera plus tard pour nourrir la patrie) s’estime toutefois reconnaissante d’avoir eu droit à une fourchette car on eut pu aisément calculer sa mortalité au poids.

soldats coloniaux

260 000 – 300 000. Autre fourchette, qui sert cette fois-ci à estimer le nombre de Disparus du côté français. Les Disparus sont pour la plupart des soldats qui furent ensevelis par les montagnes de terre que soulevaient les obus ou dont les corps mitraillés pourrirent dans le no man’s land. On compte bien sûr les très nombreux Eparpillés au nombre des Disparus. Un Eparpillé est un Disparu qui se présente sous forme de bouts, de fragments et de tranches. L’un dans l’autre, les Disparus doivent représenter entre 18 000 et 25 000 tonnes.

Première guerre_main arrachée

350 000. C’est le nombre de pères, de fils, de frères, de maris, d’amants, d’oncles et de cousins français et alliés qui furent tués ou blessés lors de l’offensive décrétée par le général Nivelle, un vieux crouton qui, certainement persuadé que l’adversaire habitait sur une autre planète, ne pouvait s’empêcher de parler de ses plans d’attaques aux journalistes ou de s’en vanter auprès de galantes dames lors de dîners tirés à quatre épingles. Après l’avoir un peu boudé pour les hécatombes dont il fut le responsable, la République finira par le couvrir d’honneurs et de médailles pour les hécatombes dont il fut le responsable. Cet assassin et ses breloques sont inhumés aux Invalides. Curieusement, sa sépulture imméritée n’a jamais servi de crachoir. L’accession de Nivelle au statut de héros et de glorieux symbole de la nation est une des multiples démonstrations d’une évidence que l’on a tendance à oublier, faute de l’avoir gravée sur nos frontons : la nation est un tapis qui repose sur une épaisse couche de merde et d’hémoglobine. Au jour d’aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que ce bon général se soit réincarné en une boîte de conserve rouillée dont on userait comme chasse d’eau de fortune. Mais il est permis d’en rêver.

1 300 000 000. C’est le nombre total d’obus tirés pendant le conflit, sur tous les théâtres d’opération. Ce chiffre colossal peut paraitre complètement dénué de sens au premier abord mais vous découvrirez vite qu’il ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Si vous pouvez toutefois oublier une seconde l’antipathie qu’il vous inspire et le multiplier par le prix de vente de chaque obus et de chacun des canons qui vont avec les obus, il vous racontera comment certains de vos compatriotes, au péril de la vie des autres, ont bâti leur fortune et, l’une entraînant l’autre, leur respectabilité. A noter que certains des grands industriels de la mort, quoique fort peu, voire pas bézef, n’ont pas hésité, dans un magnifique élan patriotique, à envoyer leurs propres enfants au casse-pipe. Cela peut à priori paraître également dénué de sens mais l’un dans l’autre, c’est-à-dire aussi bien en ce qui concerne la trésorerie que la respectabilité, ce ne fut pas le pire de leurs investissements. Au cours des âges, on a connu des infanticides qui rapportaient beaucoup moins.

139. Le nombre des obus qui se sont abattus à chaque putain de minute sur Verdun pendant les trois cents putains de jours que dura la bataille du même nom. Si, pour les survivants, ce furent sans nul doute de très longues journées, tout laisse à penser que, pour les morts, ce furent des jours interminables. Ce chiffre de 139 obus à la minute peut de prime abord paraitre complètement dénué de sens mais vous découvrirez vite que lui aussi ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Quoi qu’il en soit, au-delà de l’antipathie qu’il inspire, il a le mérite de raconter les cadences infernales qu’ont dû subir les caisses enregistreuses des fortunes dont il était question précédemment. Je ne serais d’ailleurs pas surpris d’apprendre que, pendant la Première guerre mondiale, l’industrie des caisses enregistreuses fit autant de progrès que l’industrie de l’armement. En fait, si l’on considère que, pendant la bataille de Verdun, il a fallu tirer en moyenne 80 obus pour arriver à tuer un seul soldat (français ou allemand) mais que tous les obus, létaux ou non, ont été facturés et payés, il se pourrait même que les caisses enregistreuses aient pu en remontrer aux canons en termes de précision.

22 août 2014. Avec 27 000 morts en 24 heures, soit quasiment 19 à la minute, le 22 août 2014 est la journée la plus meurtrière de l’histoire de France, préhistoire, protohistoire et période gauloise comprises. Jamais avant et jamais depuis (mais il ne faut pas désespérer), on n’aura fait mieux. Tout avait pourtant bien commencé puisque Français et Allemands ne pouvaient pas se voir. Malheureusement le brouillard matinal a fini par se lever et la clarté nouvelle a apporté confirmation que Français et Allemands ne pouvaient vraiment pas se voir.

Cartes postales. Ce qui est bien avec les cartes postales de l’époque, c’est qu’elles se passent de tout commentaire, de toute interprétation. Aucun message subliminal, aucun « stimulus […] conçu pour être perçu au-dessous du niveau de conscience », ne s’y cache. Vous pouvez les regarder autant que vous voulez, je vous promets que vous ne ferez pas pour autant rentrer deux caisses de Coca-Cola.

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Peur. La peur, « ce terme […] qui ne figure pas dans l’histoire de France », était telle qu’elle renvoyait les hommes « au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l’âme », dans « un cloaque immonde », dans « une ténèbres gluante ». Ils avaient peur de mourir « au point de ne plus tenir à la vie ». Ils mitraillaient d’autres hommes qui ne pouvaient se dégager de la mort qu’ils distribuaient et ils en « tremblaient et voulaient se sauver » : ils avaient peur « à force de tuer ».

(Les mots entre guillemets du dernier paragraphe sont tirés de La Peur de Gabriel Chevallier, un roman-récit de première main d’une puissance telle que, dans la littérature consacrée à la Première guerre mondiale, il n’a que deux égaux : A l’ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.)

La Peur_Gabriel Chevallier

 

Général « Cul nu » et les enfants de cœur

Jeudi dernier, The Economist, l’hebdo britannique spécialisé dans les nouvelles internationales, la politique et les affaires, a proposé un article dont le titre une fois traduit (par mes soins) donne quelque chose comme : Sordide. Une série de meurtres rituels perturbe le Libéria .

Les meurtres rituels qui se pratiquent dans certains pays d’Afrique ne sont pas une nouveauté pour moi. Au fil des ans, je suis tombé, surtout dans la presse anglophone, sur plusieurs articles consacrés à la chose, des articles souvent sans sensationnalisme et extrêmement bien documentés (le New York Times, entre autres, excelle dans ce genre). En octobre 2010, assez écœuré après la lecture d’un article américain, j’ai écrit un court texte sur le meurtre des albinos en Tanzanie et dans les pays voisins. Il y était question donc de ces albinos, enfants ou adultes, que l’on massacre pour leurs membres, leur sang et leurs cheveux avec lesquels des sorciers confectionnent des brouets censés apportés la richesse
à ceux qui les boivent.

Le cannibalisme qui se pratique au Libéria est légèrement différent. Aussi horrible – comment pourrait-il en être autrement ? – mais différent en ce sens que, contrairement à la Tanzanie, il ne s’agit pas d’une pratique exclusivement rurale mais de rituels faisant partie intégrante de la vie politique. Ici, nous ne nous trouvons pas en présence de quelque chef de tribu ou commerçant voulant accroitre sa fortune mais de politiciens, de gradés de la police ou de candidats à des postes de responsabilité lancés dans une course éperdue au pouvoir. De simples rumeurs de cannibalisme suffisent parfois à conférer une aura magique à un candidat et à lui assurer la victoire.

Au Libéria, la pratique est connue sous le nom de gboyo. Selon un journaliste du cru, non seulement elle est « endémique » mais, à l’approche des élections législatives et présidentielle de cette automne, « en progression ». La demande est même tellement forte que des criminels locaux, connus sous l’appellation « hommes de cœur » en ont fait leur fond de commerce. Ils tuent, découpent et vendent les morceaux au plus offrant. Les parties les plus recherchées sont le cœur, la langue, les lèvres, les parties génitales et le bout des doigts. Il va bien évidemment de soi que le sang des victimes ne se perd pas et se vend lui aussi pour un bon prix.

Si le gboyo se pratique sur l’ensemble du territoire, c’est le Maryland, la région la plus au sud au pays, qui est la plus touchée. Elle est même tellement touchée qu’en 2005, l’Onu dut envoyer des troupes pour réprimer des manifestations anti-gboyo. Aujourd’hui encore les habitants ne sortent plus à la nuit tombée ou n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école.

(Le procès de neuf cannibales du Maryland est actuellement en cours. Leur crime : avoir tué et mangé une femme enceinte.)

The Economist précise que si le gboyo cause de plus en plus d’indignation, il se trouve aussi que la guerre civile qui a déchiré le pays de 1989 à 1996 puis de 1999 à 2003, une guerre sous stéroïdes qui ferait passer le Vietnam pour une promenade de santé, fut tellement épouvantable, démente, dégénérée que, d’une certaine manière, les meurtres rituels peuvent, aux yeux des Libériens, ne pas apparaître dans toute leur horreur. N’avons-nous pas nous-mêmes tendance, au regard du génocide des Juifs, à « relativiser » l’exécution d’un civil quelconque par la Gestapo ?

Au sujet de cette guerre civile, The Economist lâche d’ailleurs un nom qui, jusqu’à aujourd’hui, m’était totalement inconnu, celui de Milton Blahyi.

Lâcher l’inconnu devant moi et vous pouvez être certain que je vais cliquer compulsivement jusqu’à ce que je sache tout, ou presque, de cet inconnu. Je ne peux m’en empêcher. Chercher à savoir de quoi il retourne est ma principale qualité, tout comme ce fut ma perte. A trop vouloir passer derrière la scène pour tenter d’apercevoir les fils des marionnettes, on en oublie souvent de vivre et de profiter du spectacle.

Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit aujourd’hui mais de Milton Blahyi, alias général Cul nu.

Milton Blahyi, ou plus précisément Joshua Milton Blahyi, est né en 1971 et sa vie, comme je devais bientôt le découvrir, vaut son pesant d’horreur. Si vous ignorez son nom, tout comme je l’ignorais encore avant-hier à cette heure-ci, il est fort probable que vous en entendiez parler dans les semaines ou les mois à venir puisqu’un documentaire consacré à sa vie, The Redemption of General Butt Naked, vient d’être primé au Festival de Sundance.

Son histoire, dont la première partie fluctue très certainement entre mythe et réalité, commence véritablement un matin de l’an 1982. Joshua a 11 ans et les aînés de sa tribu qui, pour quelque raison que j’ignore, l’ont distingué d’entre tous les enfants du village ont décidé d’en faire un de leurs prêtres. Chez les Krahns, tout au moins c’est ce que Joshua racontera plus tard, former un prêtre tribal ne demande pas grand-chose, si ce n’est un candidat à la fonction, quelques percussions pour l’ambiance, un enfant, de la boue et trois journées de libre.

Ce matin-là, donc, Joshua fut mené par un homme au visage dissimulé derrière un masque noir dans un lieu isolé où un autel avait été dressé. L’homme le déshabilla et le plaça devant l’autel. Quelques minutes plus tard, des aînés amenèrent un enfant qui, à son tour, fut déshabillé et enduit de boue. Parfaitement au fait de ce que l’on attendait de lui, Joshua tua l’enfant. Les ripailles qui s’ensuivirent durèrent trois jours, trois jours durant lesquels le cœur et quelques autres morceaux fins furent consommés par l’assistance. Ivre de sang et de chair humaine, Joshua racontera plus tard que, pendant la cérémonie, il fut visité par le diable. Celui-ci lui souffla que s’il continuait à pratiquer des sacrifices humains et à manger ses victimes afin d’augmenter sa force, il deviendrait vite un grand guerrier. Les aînés durent prendre la vision et ses pouvoirs très au sérieux puisque quelque temps plus tard, ils élevèrent Joshua au statut de grand prêtre, un statut qui devait l’amener à prendre place auprès de Samuel Doe, membre de son ethnie et président du Libéria, en tant que conseiller spirituel. Quoi que cela veuille dire.

Sa carrière de fou sanglant débutait. Elle durera 14 ans. Il tuera d’abord de manière rituelle pour augmenter ses pouvoirs, puis, lors de la guerre civile, il ajoutera à cette motivation celles de l’argent et du plaisir. Et je puis vous assurer qu’il ne s’agit plus de mythe mais de l’histoire d’un homme et de son pays.
Je vais essayer de faire vite pour ne pas vous ennuyer mais, pour comprendre le parcours de Joshua Milton Blahyi, et par quoi sa descente aux enfers fut rendue possible, je dois vous donner un minimum de contexte historique.

En 1989, Charles Taylor, évincé du gouvernement de Samuel Doe en 1983 pour détournement de fonds, lança, avec le soutien probable de Mouammar Kadhafi, une invasion afin de renverser son ancien mentor. C’est avec cette attaque que débuta la guerre civile. Elle devait durer jusqu’en 2003 (avec une interruption ou, tout au moins, une accalmie entre 1996 et 1999) et faire plus de 250 000 victimes (environ 1 habitant sur 12). Sept factions rivales, pour autant que je n’aie oublié personne dans mes savants calculs, s’affrontèrent de la manière la plus sauvage qui soit. Si Charles Taylor finit, en 1997, par devenir le 22e président du Libéria, ce fut toutefois un autre seigneur de guerre, Prince Yormie Johnson, qui finalement captura, tortura et tua Samuel Doe, en 1990. Je ne vous conseille pas de chercher mais sachez qu’il existe, sur Youtube, des vidéos montrant la torture de Samuel Doe, pendant que Prince Yormie Johnson, les pieds sur le bureau, se tape une bière fraîche.

Voilà pour un aperçu simplifié au possible de ce contexte, revenons maintenant à notre Joshua qui, en homme plein de ressources, profitait du bordel ambiant pour entamer une carrière de voleur et de tueur. En fait, tueur n’est pas vraiment le mot qui convient mais, après consultation du dictionnaire, je dois vous avouer que je n’ai rien trouvé de suffisamment fort pour le décrire. Il faudrait peut-être inventer un autre mot. Joshua et ses hommes firent tellement de victimes que personne n’est jamais parvenu à les compter. Disons, pour reprendre les mots d’un Libérien, que des cadavres, « il y en eut trop pour qu’on les dénombre. »
En 1994, Roosevelt Johnson, le leader d’une des sept factions en guerre, recruta Joshua et ses hommes dont il admirait les talents de combattant et l’audace sans limite. Joshua accepta pour l’argent (« Tout ce que j’ai fait, c’était du commerce »).  Pendant les deux années qui suivirent, jusqu’à sa rencontre avec Jésus sur un pont de Monrovia lors d’un bataille sanglante, Joshua ne fut plus Joshua mais il devint le Général Cul nu (« General Butt Naked »). Le tueur en série se transforma en un tueur industriel dont on estime qu’il fut responsable d’environ 20 000 morts, soit pas là loin de 10 % du nombre total des victimes de la guerre civile. Même si le chiffre est difficile à vérifier, ce fut en tous cas celui qu’il avoua et que la commission pour la réconciliation pris en compte tant il semblait probable. Il fut le tueur le plus fou de la guerre la plus démente, la plus déjantée dont je n’ai jamais entendu parler. Pourtant, la concurrence pour le titre fut plus que rude.

Joshua Milton Blahyi

Ce qui fait de la guerre du Libéria une guerre hors normes, en plus des pratiques cannibales, animistes et de l’absence de toute stratégie autre que tuer le maximum d’individus, et peut-être aurais-je dû préciser cela avant, est qu’elle fit appel aux enfants, aux adolescents et à des quintaux de drogues dures, principalement héroïne et cocaïne (les cartels d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud utilisaient le Libéria comme plaque tournante), sans compter des fleuves d’alcool. On estime, excusez du peu, que 20 % des enfants du pays y participèrent (50 000 en moururent).

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Le général Cul nu, et il est plus que temps que j’explique pourquoi il fut appelé ainsi, partait au combat entièrement nu, si ce n’est une paire de chaussures et une mitraillette. En cela, il obéissait aux ordres du diable, son maitre. Ses soldats, essentiellement des gamins drogués jusqu’aux yeux, faisaient de même, sauf ceux qui préféraient s’habiller en femme et porter une perruque. Grâce à un cocktail de drogues, d’alcool et de croyances ancestrales, ils étaient tous persuadés d’être invincibles, sinon invisibles. Quelques-uns de ces mômes y croyaient même tellement qu’ils fonçaient dans le tas sans la moindre arme. Ils se battaient souvent à découvert, dansaient en déchargeant leurs armes à qui mieux-mieux. S’ils combattaient nus ou grossièrement déguisés en femmes, c’est aussi parce qu’ils pensaient qu’ils n’en seraient que plus effrayants. Et sûrement l’étaient-ils.

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Avant chaque combat, Cul nu capturait et tuait un enfant ou un adolescent dont lui et sa troupe buvaient le sang et mangeaient le cœur. La stratégie utilisée, toujours la même, était extrêmement simple : tuer tout ce qui bouge, couper les têtes quand cela était possible et s’en servir, après les combats, pour jouer au football. Leurs victimes étaient souvent éviscérées et les organes, consommés. En accord avec leurs croyances, certains les mangeaient crus ; d’autres, peut-être plus difficiles, préféraient allumer un feu pour faire griller leur part. Les bras et jambes d’ennemis tués étaient parfois coupés puis déposés dans divers lieux, tels des carrefours, afin de marquer les limites d’un territoire.

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Si toutes les factions se sont livrées exactement aux mêmes exactions, auxquelles il faut bien évidemment ajouter le viol systématique ainsi que divers trafics, personne n’a fait montre d’autant de sauvagerie et  d’ignominie que Butt Naked et sa brigade haute en couleur.

Jusqu’à un certain jour de 1996, alors que nu sur un pont de Monrovia, il s’attachait avec l’aide de ses alliés et de ses ennemis à essayer de rayer purement et simplement la ville de la carte du monde. Ce jour-là, Jésus lui parla et lui expliqua – en anglais, semble-t-il, et non en latin comme on aurait pu s’y attendre  – qu’il devait cesser d’être l’instrument du diable, se repentir de ses péchés ou mourir. Notre général Cul nu le crut et se refusa désormais à massacrer. Il changea tellement que ses « hommes » crurent qu’il était devenu fou à lier. Ce qui implique, ironie suprême, que jusque-là, il était parfaitement normal à leurs yeux.

Et il devint pasteur. Ce qu’il est toujours.

A la fin de la guerre, la commission pour la réconciliation, qui crut à sa conversion, finit par le blanchir de ses innombrables crimes. Aujourd’hui, menacé de mort par des parents de ses anciennes victimes, il cache sa femme et ses trois enfants au Ghana mais continue à parcourir le Libéria pour prêcher la bonne parole et recueillir des fonds afin de venir en aide aux ex-enfants soldats dont la guerre et lui ont brisé la vie. Il n’hésite pas non plus à aller à la rencontre de Libériens pour leur proposer de devenir le frère, la sœur, le père ou la mère qu’il a massacré des années auparavant. Il clame aussi qu’il ira à La Haye faire face à son destin si le Tribunal international veut le juger pour crimes de guerre. Aussi curieux, aussi invraisemblable cela puisse-t-il paraitre, il a l’air véritablement sincère dans sa nouvelle démarche.

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Mais peut-il être pardonné ?

 

Nausée

L’enfant avait neuf ans. Il vivait au Burundi presque comme vivent tous les enfants du Burundi. Insouciant mais pas tout à fait.

Les restes de son corps démembré furent retrouvés près d’une rivière, le long de la frontière avec la Tanzanie.

Le bébé avait sept mois. Il vivait en Tanzanie comme vivent tous les bébés de Tanzanie. Il tétait le sein de sa mère et gémissait aux heures les plus chaudes de la journée.

Son corps mutilé fut retrouvé dans la campagne.

Nyerere avait 50 ans, une femme et deux enfants. Il vivait en Tanzanie comme vivent presque tous les fermiers de Tanzanie. Mais pas tout à fait.

Un soir, des hommes ont surgi, machettes au poing, et interrompu son dîner. « Nous voulons tes membres, nous voulons tes membres », ont-ils simplement dit avant de lui trancher les bras et les jambes. Nyerere est mort très diminué près de son repas inachevé.

L’enfant, le bébé et Nyerere étaient des albinos. Des albinos dans des pays où des sorciers préparent des soupes avec leurs jambes, leurs mains, leurs cheveux et leur sang. Des soupes qui rendront riches ceux qui les boivent.

Rien qu’en Tanzanie, il pourrait y avoir jusqu’à 173 000 albinos, dont un certain nombre vit dans les mêmes campagnes que les sorciers fous et leurs clients déments. Je vous laisse calculer le nombre de bouillons que cela représente. Moi, j’en ai soupé.

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