Dialogues de civilisations (5ème partie)

 

Bénarès (revu et, peut-être, corrigé)

Bon voilà, ce que j’ai fait tient en quelques mots : j’ai pris des images de Bénarès tournées en 1931, à une époque où les Britanniques se croyaient encore les maîtres, j’ai supprimé le commentaire condescendant et quelque peu erroné qui les accompagnait pour lui substituer le sublime A Meeting By The River de Ry Cooder et V. M. Bhatt  puis, content de moi (mais je le serais à moins), j’ai mis le tout en ligne sur Youtube où, après une brève hésitation, j’ai fini par troquer le noir et blanc originel pour un sépia qui me plaisait plus.

Et, maintenant, il ne me reste plus, alors que je décapsule ma troisième bière, qu’à vous livrer la tambouille (dont Youtube me dit déjà qu’elle est interdite au Royaume-Uni. Ha ha !)

Vous trouverez la vidéo non retouchée ICI

L’Inde est Grande

« Cette vision d’un grand voilier sur l’océan, elle lui vint par un jour très ordinaire, et pourtant Deeti sut aussitôt qu’il s’agissait d’un signe du destin car elle n’avait jamais encore vu pareil navire, même pas en rêve : comment l’aurait-elle pu, vivant ainsi, dans le nord du Bihar, à plus de six cents kilomètres de la côte ? Son village se trouvait si loin à l’intérieur des terres que la mer, cet abîme d’obscurité où disparaissait le Gange sacré dans le Kala-Pani, l’« Eau noire », paraissait aussi distante que l’enfer. »

Ainsi commence ce roman que je viens juste d’achever. Que je viens tout juste d’achever. J’entends par là que, sitôt atteint le point final – qui, du reste, n’est pas vraiment un point final – et avant même de lire les remerciements de l’auteur à qui il se doit, je me suis littéralement précipité sur mon ordinateur pour me lancer dans la rédaction de cet article, qui ne sera pas exactement un article mais plutôt un faire-part de bonheur doublé d’une chaude, brûlante, recommandation.

Je dois aussi confesser, poussé par quelque fièvre qui m’oblige à tout dire, avoir brutalement mis fin, hier après-midi, à ce qui devait être une sieste d’au moins deux heures pour passer un appel téléphonique à ma libraire.

« Allô ? Allô ? Non mais allô quoi ! »

« Librairie ***, je suis à votre écoute, Monsieur. Je suis à votre écoute et je ne demande qu’à vous entendre. Respirez, s’il vous plaît. »

« L’avez-vous ? »

« Je suis une libraire, Monsieur, et je dois par conséquent vous répondre par l’affirmative. Mais quelle est la question ? »

« Avez-vous la suite ? Possédez-vous, sur quelque étagère, dans quelque recoin, le deuxième tome ? »

« Je connais mes étagères et tous mes recoins, Monsieur, mais de quelle suite, de quel deuxième tome parlez-vous ? »

« De la suite d’Un Océan de Pavots, pardi ! De quoi cause-t-on présentement ? Il ne me reste que 25 pages à lire et, si vous ne venez pas à mon secours dans les plus brefs délais, je vais devoir tous les abandonner au milieu de l’Océan indien, au cœur de l’Eau noire, alors que la tempête fait rage et que le Rajah de Raskhali s’enfuit sur les flots bouillonnants. »

« Ah, il est bien celui-là, Monsieur ! Sachez que, moi-même, je l’ai lu, dévoré, béqueté, absorbé. »

« Bien ?! Je ne vous demande pas de la litote, Madame. J’exige de savoir, immédiatement s’il se peut, si vous possédez Un Fleuve de Fumée, paru aux Editions Robert Laffont, le deuxième tome de cette Trilogie de l’Ibis qui nous dit tout, et avec brio, des paysans que l’on force à ne cultiver que du pavot, des ventripotents colons anglais imbus de leur improbable supériorité, des coolies que l’on expédie à l’île Maurice, des Rajahs que l’on déchoit, des lascars perchés sur les haubans, des mangeurs de charogne, des sepoys, des méandres que dessine le Gange divin entre Ghazipur et Ganga-Sagar, des bûchers, des ghats, des factoreries, de la guerre de l’opium qui se prépare, de l’homme qui devient femme, du mulâtre qui se fait blanc, de Deeti, de Neel, de Paulette, de Jodu, de Serang Ali, de Zachary, de Mr Burnham, d’Ah Fatt, de Baboo Nob Kissin et de tant d’autres choses et personnages encore. »

« Oui ! Oui, oui, oui, je l’ai, Monsieur ! Il est là, tout près. Je le vois depuis ma place. Je puis même – me croirez-vous ? – sentir l’odeur amère et suave d’opium qui s’en dégage. »

« Haré Krishna ! Je vous crois, Ma bonne dame, je marche dans vos pas, je mords votre poussière. »

« Qu’il est bon, Monsieur, d’être avalée tout entière. »

[Le Monsieur lâche un soupir.]

« Mettons les choses au clair, ô toi que je goûte : combien d’exemplaires vois-tu depuis ta place ? »

« Plusieurs, plein, une pile, une colonne, pour tout dire. Tu ne viendras pas à moi pour en repartir bredouille, inassouvi. Je te le promets. »

« Mets tout de même le plus beau de côté en attendant ma venue. »

« Je mettrai le plus vierge près de moi. Je choisirai, fais-moi confiance, ô toi qui t’en remets entre mes mains, celui que nul n’a feuilleté. »

« Je serai là demain. »

« Quel est ton mon ? »

« Tu me reconnaitras. »

« Je t’attendrai. »

L’Inde est Grande et Amitav Ghosh est son prophète.

Ghosh Ocean de Pavots

Hisse l’ancre, pas une minute à perdre !

Je vais être obligé de me retenir, de me contenir, de me maîtriser, de me juguler, de me contraindre, de m’astreindre : je ne peux décemment pas déposer dans cet article autant de photographies que je jette de verbes.

Je dois faire un choix, opérer une sélection, distinguer. Prendre et écarter. Alors que je voudrais tout déployer.

J’hésite. Je tergiverse.

Je temporise. Je babille. J’habille mon indécision de verbiage.

Halte là ! Venons-en enfin au fait, au féérique, au sublime, au mariage heureux du modèle et de son photographe, à l’union féconde de la beauté et du talent : les photographies indiennes d’Alfred Pleyer.

En voici cinq que, finalement, pour couper court, j’ai sélectionnées un peu au hasard, tout en ingérant quatre cafés, un pain au chocolat et deux albums de Shujaat Hussain Khan.

Certaines (sinon toutes) ont la particularité – et, si vous réfléchissez bien, vous verrez que cela en dit plus sur le génie du photographe que sur les capacités de l’appareil – d’avoir été prises avec un simple Smartphone.

Vous ne manquerez pas, bien sûr, après cette exquise mise en bouche, d’aller illico presto, tambour battant et ventre à terre sur le site d’Alfred Pleyer

Quant à moi, avant que nous n’embarquions ensemble, et je vous promets que ça ne retardera le largage des amarres que d’une infime pincée de secondes, je voudrais dire toute ma gratitude à qui il se doit, certain qu’il saura se reconnaitre sans que j’ai ici à le nommer : どうもありがとうございまし

Le titre, d’aucuns l’auront peut-être reconnu, est tiré d’un poème de Walt Whitman : L’embarquement pour l’Inde (1868).

Pleyer 1Pleyer 2Pleyer 3Pleyer 4Pleyer 5

 

I read the news today, oh boy

Je pourrais vous dire exactement où, dans quelle petite maison grise et étroite tout près d’une voie ferrée, j’ai pour la première fois, après les craquements d’usage, entendu un sitar. Je revois le temps maussade à travers les rideaux de fausse dentelle (nous sommes en début d’automne), je sens à nouveau sous mes fesses les ressorts du mauvais sommier à travers le mince matelas de mousse, je me rappelle la course du bras sur le vinyle Parlophone que l’on m’avait prêté mais que l’on me donna ensuite, je me remémore encore l’attente qui grésille.

Je suis dans cette maison-couloir, qui n’est pas la mienne mais qui n’est pas très loin, parce que je ne possède pas encore de tourne-disque et que, pour écouter et pouvoir réécouter sur mon magnétophone ce Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band dont je ne sais pas encore qu’on me l’abandonnera gracieusement, il me faut l’enregistrer sur une cassette aussi vierge que moi.

L’ado qui s’est proposé de m’aider (après que je l’ai tanné jusqu’à l’épuisement), un grand de l’âge de ma sœur aînée qui, parce qu’il assumait pleinement son amitié pour les petits, m’invitait parfois à faire griller des châtaignes sous une rafale de neige, ne supporte pas Within You Without You et n’attend pas dix notes pour le dire. « C’est insupportable ! ».

Je temporise : « non, non, c’est seulement étrange et ça demande à être réécouté. »

« Ben, tu le réécouteras chez toi. Moi, j’en ai assez de ce chat que l’on torture » (je ne réponds rien à cette hérésie. Après tout, ce sont sa chambre et son tourne-disque). « Tes sœurs ont raison, petit, quand elles disent que tu écoutes des trucs qui les rendent folles. »

(Note : là, il minimisait mon pouvoir de nuisance car, plus que mes sœurs, c’est tout le quartier de la gare que je rendais fou avec mes décibels.)

A compter de ce jour, les sonorités orientales, essentiellement sitar et tabla, me devinrent de moins en moins étranges, de plus en plus familières, mais il me fallut attendre encore quelques années pour entrer de plain-pied dans la musique indienne, pour l’écouter pour elle-même, enfin débarrassée des guitares électriques, des machines Moog et des mellotrons du psychédélique. C’est avec un disque rayé de Ravi Shankar emprunté à la bibliothèque locale (Homage to Mahatma Gandhi and Baba Allauddin – je possède encore la cassette que j’en avais tirée) que je franchis le seuil mais c’est véritablement lors de ma première année de fac, assis parfaitement à jeun face à Ravi Shankar lui-même, que je fus totalement, fondamentalement, irrémédiablement transporté, enivré, ensorcelé, marabouté. Sitarisé.

Je me souviens de tout : ce Jour-là, assise à ma gauche, mon amoureuse (cette jolie et délicate sorcière m’aimait avec une telle générosité que rien de ce que j’éprouvais ne lui était étranger) se délecta du bouleversement-ravissement qui s’opéra en moi plus que de la musique (« parce que, cochon à qui je donne trop de confiture, je t’aime plus que la musique », avoua-t-elle plus tard, enroulée autour de moi dans mon étroit lit d’étudiant qui n’étudiait pas grand-chose). A droite, Mohamed, mon ami Mohamed, pleura en silence. Il pleura sur la musique, il pleura sur une enfance algérienne bercée de cinéma indien, il pleura d’avoir retrouvé quelque chose qu’il croyait définitivement perdu. Et par-dessus tout ça, il pleura tout simplement du bonheur de pouvoir pleurer ouvertement. Pas une fois, j’en fus témoin, il n’essuya ses joues.

Ce Jour-là, rien ne pourrait être plus véridique, assis sur le tapis de musique entre deux bâtons d’encens qui se consumaient lentement, si près que j’aurais presque pu les toucher, Ravi Shankar et Alla Rakha emmenèrent avec eux, dans un enchaînement enchanté de ragas du soir et de ragas du matin, en plus du sergent, de son amoureuse qui l’aimait trop et de son ami Mohamed, deux cents autres personnes si profondément émues qu’on aurait juré qu’elles suffisaient amplement à remplir les mille quatre cents sièges de la salle aux lumières tamisées.

Je n’aurai pas la prétention de dire qu’aujourd’hui je comprends un univers aussi complexe et aussi vaste que les musiques de l’Inde, et ce d’autant moins que je n’ai aucune formation qui me permettrait un tel tour de force, mais ce qu’elles disent résonne souvent en moi avec les accents d’une langue naturelle. Cela, il n’y a pas à en douter, c’est d’abord à Ravi Shankar que je le dois. Presque trente ans plus tard, je le revois encore assis jambes croisées sur le tapis de musique et je sens toujours vibrer aussi profondément en moi les notes qui s’étiraient ou dégringolaient sous ses doigts déliés. Et, de ce soir-là, j’ai conservé précieusement en moi un instantané : il regarde, qui s’étaient précipités pour être au plus près de lui, un petit garçon en train de germer, une sensuelle jeune fille que l’on croquerait, un Mohamed mouillé et il leur adresse un bref sourire lumineux, espiègle, qu’ils n’oublieront jamais : « touchés ! ».

J’ai lu ce matin, entre deux inconfortables manifestations d’une vilaine gastro-entérite, qu’il serait mort. Ben, je n’en crois pas un mot.

India meets Japan