Heureux qui comme Pépère…

La mer, en hiver, c’est gris fer. Puis c’est boueux, et pas qu’un peu. Mais c’est moins cher. Les gens sont peu nombreux à se jeter sur les fruits de mer. Les silencieux aiment s’y taire près d’un vin capiteux. On y est heureux. On y avale plus d’air.

La mer, en hiver, c’est gris terre, un peu métal, très visqueux. Puis c’est venteux. C’est de la glace salée qui entre dans votre chair.

La mer, en hiver, ferme ses jeux. La jetée, solitaire, flotte entre sol spongieux et cieux amers. Mais on apporte son bleu. Et puis d’autres gens rares promènent leur univers.  La mer, en hiver, tout est à faire, affaire de décor. C’est tout pour les yeux : des algues mortes peuvent être cheveux, des oiseaux et des piliers, statutaire.

L’hiver près de la mer est un couvre-feu.

[Bon, voilà un récit à peu près fidèle de mes vacances entre vignobles et mer. Entre mais pas vraiment à équidistance. J’ai la très nette impression d’avoir été un chouïa plus près des vignobles.]

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Une tache indélébile sur le chiffon national

Titre de TF1 News : 11 novembre : une plaque pour les étudiants qui manifestèrent en 1940

Je ne connaissais pas l’épisode : le 11 novembre 1940, quelques milliers de lycéens et d’étudiants ont manifesté, au pied de l’Arc de triomphe, contre l’occupation allemande. Les journaux auxquels j’ai jeté un coup d’œil ce matin parlent d’environ 2 500 manifestants.

Hier, lors d’une première cérémonie en hommage à ces jeunes, le secrétaire d’état aux anciens combattants et le président du sénat, deux caciques de ce pouvoir qui a plutôt tendance à diviser les chiffres des manifestants par deux, n’ont pas hésité une seconde à doubler la mise et à parler de 5 000 jeunes héros. C’est là une première anomalie.

La deuxième anomalie, c’est que Nicolas Sarkozy, récupérant le symbole, va dévoiler aujourd’hui une plaque en hommage « aux lycéens et étudiants de France qui défièrent l’armée d’occupation nazie  ». Il va, bien évidemment, nous parler de leur courage et en faire les tous premiers résistants (ce qu’ils sont sûrement). Et je trouve cela assez amusant car, d’après lui et ses Umpétainistes, les jeunes lycéens et étudiants qui manifestaient ces dernières semaines contre son régime et ses réformes n’étaient que des « irresponsables », bien trop jeunes et encore bien trop défigurés par l’acné pour comprendre quoi que ce soit à la politique.

L’autre hypocrisie du jour sera présidée par le ministre de la défense et consistera en la pose d’une autre plaque, « en hommage aux soldats musulmans morts pour la France pendant la Première et la Seconde guerre mondiale », sur les murs de la grande mosquée de Paris.

C’est dommage que personne du gouvernement ne se soit souvenu de quelques résistants parmi les Gens du voyage, autrement ces grands amateurs de plaques auraient pu en faire poser une sur une caravane pleine de poules volées que tracte une hénaurme cylindrée étrangère.

Pour moi, le 11 novembre, c’est une date qui évoque toujours les fusillés pour l’exemple, une journée qui parle de honte plutôt que de gloire.

En 1986 ou 87, alors objecteur de conscience, j’avais créé, avec une poignée d’amis, une association de pacifistes et d’objecteurs un peu gentils fouteurs de merde sur les bords (le CRAPO) et, quoique la loi nous interdisait de faire de la politique pendant les deux ans que durait notre objection, nous ne nous sommes jamais vraiment gênés pour en faire dès que quelque chose nous révoltait. Que risquait-on à part un court séjour en prison ou, plus vraisemblablement, une peine avec sursis ?

Le 11 novembre 1987 (ou 86 – je ne me souviens plus exactement), nous nous sommes donc retrouvés une petite quinzaine (certains peut-être un peu stupéfiés) à mettre une pagaille bon enfant dans un défilé des anciens d’Algérie. Je ne sais pas quelle réputation nous avions à l’époque mais toujours est-il que les RG et les flics en tenue qui nous surveillaient (et nous photographiaient sous toutes les coutures) étaient plus nombreux que nous.

Après cet « acte de bravoure », nous nous sommes rendus, accompagnés par la presse, dans un petit cimetière où existe un monument presque unique en France car il est dédié aux déserteurs et à tous ces jeunes que le gouvernement français a lâchement assassinés entre 1914 et 1918.

L’un dont je me souvienne, par exemple, a été fusillé pour avoir refusé de porter l’uniforme couvert de sang que l’armée lui donna.

Entre 14 et 18, la France a officiellement fusillé 600 de ses enfants mais ce chiffre ne prend pas en compte les exécutions sommaires sur le front même. Certains furent réhabilités, d’autres ne le seront jamais. Un gouvernement est une entité bien trop conne pour comprendre qu’en pleine boucherie, le véritable courage consiste à refuser d’y participer.

Je n’ai ni le temps ni les moyens de  retrouver les noms de ces centaines de Français dont la mort est une tache indélébile sur le chiffon que d’aucuns appellent drapeau national mais je vais vous en donner quelques-uns. Ils seront les porte-paroles de tous les autres.

Eugène Bouret

Henri Floch

Jean Blanchard

Francisque Durantet

Pierre Gay

Claude Pettelet

Jean Quinault

Élie Lescop

Jean-Julien Chapelant

Félix Baudy

François Fontanaud

Antoine Morange

Henri Prébost

Lucien Bersot

Théophile Maupas

Louis Lefoulon

Lucien Lechat

Louis Girard

Henri Herduin

Pierre Millant

Le Dû

Joseph Dauphin

Execution - 1917

Marinette contre les brosses à dents

Marinette L. est une brave dame de 56 ans qui habite à Canet, dans les Pyrénées-Orientales.

Marinette, 56 ans, Canet… A priori tous les ingrédients d’une normalité au-delà de la normale sont réunis. On imagine une dame un peu forte avec un mari au teint rougeaud, une Renault dans le garage, un fil à linge rosâtre tendus entre deux piquets branlants dans le jardin de derrière, des enfants en bonne santé, sans casier judiciaire, et même quelques petits-enfants un peu exaspérants à qui Marinette doit parfois, la mort dans l’âme, coller une bonne claque sur le museau. Surtout le dimanche quand ces petits cons viennent l’emmerder à l’heure de Michel Drucker. Sa maison bien rangée sent l’encaustique et le déodorisant acheté à Lidl. Sur la petite table du salon, Paris-Match et VSD sont classés en piles bien nettes, le plus récent sur le dessus. Les deux fauteuils achetés en 1990 à Conforama s’ornent de têtières sur lesquelles l’arrière du crâne dégarni de M. Marinette, le mari écarlate, a laissé une pellicule de gras qui, avec le temps, a pris un lustre que l’on pourrait presque qualifier de noble.

Commencez une histoire par « Marinette » et personne ne s’attendra à ce que vous relatiez une histoire extraordinaire, pleine de bruit et de fureur. Le prénom évoque une telle normalité rurale, à l’opposé du monde qui bouge, qu’en faire le premier mot de votre article peut vous coûter la totalité de votre lectorat. Personnellement, dans des circonstances normales, les chances que je lise un tel texte sont quasi nulles. Après, si je me retrouvais coincé pour plusieurs heures dans des chiottes urbains Decaux avec pour seul dérivatif l’histoire de Marinette sur papier glacé, je ne dis pas.

Pourquoi, dans ces conditions, est-ce que je prends moi-même le risque d’écrire un tel article ? Suis-je fatigué d’être lu par des milliers d’internautes de tous les continents, de toutes les races et de toutes les couleurs ?

Bien sûr que non. Je ne suis pas du genre à sacrifier les confortables retombées financières que génère ce blog, surtout quand il me reste encore trois versements à effectuer avant que le clavier azerty dont j’ai fait l’acquisition il y a un an, dans un moment de folie, ne m’appartienne en propre. Si Marinette a les honneurs de Sergeant Pepper On Air, c’est bien évidemment parce qu’elle a une histoire hors du commun, hors de l’ordinaire canétois, à nous raconter.

Marinette a vu les envahisseurs. Marinette a vu les envahisseurs et elle est formelle : ils ressemblent à des boules. Ou en tous cas, voyagent dans des boules. « Deux boules », pour être précis, avec « comme un filament entre elles ». Rien à voir avec les conneries de petit doigt levé que nous racontait David Vincent dans les années 70.

Non seulement, elle les a vus mais elle continue à les voir tous les soirs du lundi au samedi. Le dimanche, curieusement, bernique. Pas de boules, pas de filament étrange. Enfin, pas dans le ciel en tous cas.

Elle précise, un peu rougissante d’avoir à prononcer ce mot dans un contexte autre que la pétanque, que les boules  « clignotent et se déplacent au-dessus de la mer », de bas en haut et de droite à gauche. Ou peut-être l’inverse.

Marinette ne se drogue pas. La drogue est incompatible avec son prénom. Marinette boit peu. Un verre de vin par ci, par là, un petit Frontignan le dimanche quand elle reçoit ou qu’elle est heureuse, une coupe de champagne lorsqu’elle est invitée à un baptême ou un mariage, mais rarement plus. Personne ne viendra jamais à la barre témoigner qu’il a vu Nénette vomir dans un caniveau, y compris même dans le caniveau de sa propre rue. Bref, Marinette est la modération faite ménagère.

Et son témoignage est troublant. D’autant plus troublant que 31 autres personnes de la région prétendent également avoir observé le même phénomène. Trois dizaines de personnes tout aussi désespérément normales que Marinette, des gros, des maigres, des grands, des petits, des à-pied et des en-voiture, ont vu les boules. On peut bien sûr imaginer parmi elles la présence d’un vilain petit Canétois et de deux ou trois autres individus, pas forcément mâles, qui se bourrent la gueule régulièrement mais, dans la région où ils habitent, prendre une bonne grosse cuite de temps en temps, est une condition sine qua non de la normalité, pas quelque chose qui vous en éloigne irrémédiablement.

32 personnes dont au moins une famille au grand complet – difficile de faire plus normal qu’une famille française au grand complet, hein ? Leurs témoignages sont regroupés sur le blog OVNI66, « un réseau d’alerte d’observation de phénomènes aériens non identifiés dans le secteur géographique des Pyrénées-Orientales ».

Qu’en penser ? Les témoins sont-ils fous ? Je ne sais pas. J’aurais tendance à penser que non. La présence de Marinette, parmi les trois dizaines de témoins, est rassurante. Cette femme, pleine de bon sens et de varices, nous ancre dans le réel. Ajoutez quelques années, retranchez le Frontignan, le rouge et le champagne et vous avez ma mère. Ma mère et toutes les femmes qui ont fait cette France que l’on dit cartésienne. A travers Marinette, c’est la Matrice nationale qui a été à la rencontre de l’inconnu venu d’on ne sait où, sous formes de boules. Non, les témoins ne sont pas fous, loin de là, mais des extraterrestres qui, parmi toutes les destinations, finissent par choisir les environs de Perpignan le sont forcément et de manière plutôt virulente.

Je préférerais qu’ils n’atterrissent pas mais s’ils doivent le faire, autant que ce soit à Perpignan ou à Canet. Surtout à Canet, en fait. Je ne peux pas imaginer un meilleur comité d’accueil que Marinette. Quoi qu’il arrive, elle et les siens sauront gérer la situation. Que les créatures viennent en paix et elle les invitera à prendre une part de tarte accompagnée d’un petit verre de Frontignan mais qu’elles fassent montre de mauvaises intentions et la colère de Marinette sera terrible. La mère se déchaînera et avec elle, ce sont toutes les ménagères et les mères de France qui se dresseront comme un seul homme face aux envahisseurs étrangers. Un temps de réaction plus tard et ce sera M. Marinette, le mari rougeoyant, qui entrera alors dans la danse. Voyez-le, au volant de sa Renault, avec tous les hommes de France dans le moteur, foncer vers le danger et la gloire d’une inscription sur le monument aux morts de Canet. Parmi les héros éventrés, éviscérés, fusillés, égorgés, mitraillés, découpés en rondelles et atomisés dans la fleur de l’âge. Une nouvelle jeunesse inespérée pour un homme qui va sur ses soixante ans.

La situation réclame des spécialistes et nul ne connaît cette présence mieux que Marinette et les siens. Ils la fréquentent tous les jours sauf le dimanche. Heureusement d’ailleurs parce que, le dimanche, Frontignan oblige, c’est le jour où la plage de Canet est le moins bien défendue.

Question preuve, Marinette a photographié les boules.

Mais si je peux proposer ma propre interprétation de sa photographie, je dirai plutôt que les envahisseurs pilotent des brosses à dents électriques et que, pour ce que j’en vois, ils pourraient très bien être dépourvus de boules.

OVNI