Cold Blood

Cold Blood, malgré son très remarquable premier album (Cold Blood, 1969) et son immense popularité sur la côte Ouest des Etats-Unis, n’a guère traversé les océans et les décennies (les pages Wikipédia consacrées au groupe et à Lydia Pense, sa chanteuse – c’est très souvent là un signe qui permet de juger d’une popularité – sont toutes deux assez brèves et ne sont traduites en aucune langue – je ne sais pas si je le ferai mais l’idée m’a traversé l’esprit d’user de mon statut de très modeste contributeur de Wikipédia pour en assurer moi-même la traduction en français). Le relatif anonymat dans lequel est aujourd’hui tombé Cold Blood est une injustice, est d’autant plus une injustice que, hormis le fait qu’il figurait une chanteuse et des musiciens d’une remarquable maîtrise technique, il fut l’un des rares groupes pop de Californie (et peut-être au-delà) à inclure une section de cuivres et à se démarquer ainsi de l’Acid rock, le style très axé autour de la guitare électrique qui dominait alors les ondes et la baie de San Francisco (cette différence n’empêcha nullement Cold Blood de remplir et d’enflammer dès 1968 les deux légendaires salles de concert « hippies » de la ville, l’Avalon Ballroom et le Fillmore West).

Lydia Pense, la blonde figure de proue de Cold Blood, n’a peut-être pas tout à fait la puissance vocale de Janis Joplin (qui, du reste, contribua au lancement du groupe en les recommandant au légendaire producteur Bill Graham), ni surtout l’extraordinaire charisme de cette dernière, mais elle compte assurément, avec Genya Ravan notamment, au nombre des très rares chanteuses des années 60/70 qui n’ont pas trop à souffrir de l’inévitable comparaison. La réduire à un statut de copie ou d’imitatrice serait cependant une erreur : Lydia Pense ne fut pas plus la contrefaçon de Janis Joplin que les Kinks, par exemple, furent un calque des Beatles. Si les ressemblances sont souvent indéniables, les différences ainsi que les qualités intrinsèques sont elles aussi suffisamment évidentes pour que l’on reconnaisse à Lydia Pense – et à son talentueux groupe – un caractère propre.

Lydia Pense

Lydia Pense

Le premier album de Cold Blood, bien plus riche qu’il n’y parait au premier abord ou, en tous cas, bien plus riche que ne pourrait le laisser paraitre une écoute distraite, mêle rock, soul, funk, jazz, blues et gospel. Le deuxième (Sisyphus, 1970), dont je vous recommande également l’écoute bien que j’en sois moins « gourmand », est bien plus funk que son prédécesseur (je sais que huit autres albums ont suivi, que le groupe était toujours en activité en 2013 mais j’admets ne rien connaitre au-delà des deux premiers opus).

Je vous propose maintenant d’écouter trois morceaux, tous tirés du premier album de 1969. Sur la première vidéo se trouve la version studio de I’m A Good Woman, un morceau qui vous fera immédiatement comprendre pourquoi Lydia Pense fut souvent comparée à Janis Joplin. La deuxième vidéo, sur laquelle figurent You’ve Got Me Hummin’ et I Wish I Knew How It Would Feel To Be Free, est un extrait du film documentaire Fillmore : The Last Days (1971).

Enjoy.

Le musicien qui cassait des briques

Sixto Rodriguez n’est certainement pas un nom que la plupart d’entre vous a déjà entendu au détour d’une conversation. Je dois même pouvoir dire, de manière plus négative, sans guère de crainte de beaucoup me tromper, que l’immense majorité des lecteurs de ce blog ne savait même pas qu’il existait ici-bas un individu affublé de ce nom.

Si toutefois il est des exceptions à cette règle que je viens de brutalement asséner, qu’elles tirent gloire d’appartenir au cercle des initiés.

Que les ignorants, eux, se rassurent. La lumière s’apprête à descendre sur eux et, ignorants, ils ne le seront plus dès le paragraphe qui suit immédiatement celui-ci.

Sixto Diaz Rodriguez, plus inconnu sous le nom de Rodriguez, est un guitariste et chanteur américain d’origine mexicaine. Et, guitariste et chanteur, il l’a toujours été. Même quand il devait casser des murs dans l’hiver de Detroit pour gagner sa croute.

Cet artiste, dont les intonations et les paroles ne sont parfois pas sans évoquer du grand Bob Dylan, a sorti, après un premier single en 1967, deux albums : Cold Fact (1970) et Coming From Reality (1971). Dans les deux cas, ce fut un flop. Un immense flop. Un des plus grands flops de l’histoire de la pop music américaine. A peine quelques dizaines d’albums vendus. Aucune promotion digne de ce nom. Aucun passage à la radio. Aucun écho. Rien.

De New York à San Francisco, ce fut le bide total.

L’enregistrement d’un troisième album sera finalement abandonné et Sixto, lourdé par son label. Celui qui vient de la vraie vie renonce alors à toute velléité artistique et retourne à la vraie vie. Il loue ses bras sur des chantiers, démolit, rénove, soulève, transporte, trouve dans sa pauvreté les moyens d’assurer une bonne éducation à ses trois filles, s’inscrit en fac, démolit, rénove, soulève, transporte, décroche une licence en philosophie, se présente sans succès à la mairie de Detroit et donne dans l’action sociale en faveur des pauvres. Mais, par-dessus tout, il se casse le cul sur des chantiers de construction pour échapper lui-même à la misère dont Detroit, cité sinistrée, est si fertile.

Cependant, ailleurs, et notamment dans quelques pays de l’hémisphère sud (Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud et Rhodésie entre autres), même si le principal intéressé n’en sait d’abord rien, il se trouve que ses albums se vendent très bien (qui a ramassé le pactole qui aurait dû échoir à Rodriguez ?)

A la fin des années 70 et au début des années 80, après la réédition remarquée quelques années auparavant de ses deux albums par un label australien (les imports venus des USA, albums qui pourrissaient dans un entrepôt new-yorkais, s’étaient vendus en quelques semaines en 1976), Rodriguez connait un premier retour en grâce et fait quelques tournées aux Antipodes (dont une, excusez du peu, en première partie de Midnight Oil) avant que de rentrer à Detroit où il se remet à casser des cloisons à grands coups de masse et où la plupart de ses collègues, de ses voisins, des patrons et des clients des bars qu’il fréquente parfois en soirée ne sait rien de sa discographie. D’aucuns, qui lui servent des bières ou le croisent à la nuit tombée quand il arpente sans relâche les rues obscures, le tiennent même pour un vagabond sans famille, pour un journalier qui navigue de refuge en abri et d’abri en refuge.

Pendant ce temps-là, en Afrique du Sud (où ses deux albums mort-nés ont mystérieusement voyagé), et sans que Rodriguez ne se doute de quoi que ce soit ou n’en profite financièrement, il est une certaine jeunesse blanche qui l’admire depuis le début des années 70. Fatiguée de la censure et de l’apartheid, celle-ci entend dans les textes souvent politiques de Rodriguez – textes desservis par une belle voix très Sixties – un écho à sa propre indignation. Ici, c’est le mot « sex », habituellement banni dans l’Afrique du Sud de la ségrégation et du puritanisme, qui titille les auditeurs. Là, c’est la révolte pleine et entière contre l’Establishment qui inspire une nouvelle génération de musiciens afrikaners.

Ce n’est qu’en 1998, alors qu’il est très certainement occupé à démolir quelque pan de mur récalcitrant dans un quartier moisi de Detroit, que la fille aînée de Rodriguez tombe sur un site web sud-africain consacré à son père. Elle contacte alors les créateurs de ce site et découvre, abasourdie, éberluée, que, depuis plus de deux décennies, son géniteur est, en Afrique du Sud, une star qui fait jeu égal avec des calibres comme Dylan ou Elvis. Elle découvre par la même occasion que ces Blancs sud-africains qui vénèrent son père ne savent absolument rien de lui, de son anonymat total dans son pays natal et de la vie très modeste qu’il mène depuis pas loin de 30 ans. Pire encore, elle apprend que l’Afrique du Sud – qui, pour cause d’embargo et d’isolement, n’a jamais entendu parler des tournées australiennes de Rodriguez des années 79 et 81 – tient son père pour mort (c’est du reste pour tenter d’élucider les circonstances de sa mort – que l’on suppose être un suicide sur scène, en plein concert – que des fans ont créé le site web).

Contact est pris le jour-même. Rodriguez est invité en Afrique du Sud par les créateurs du site. Au téléphone, on lui parle d’une tournée. L’artiste subitement ressuscité pour la deuxième fois de sa vie, mais qui n’a pas encore bien pris la mesure de la popularité assez incroyable dont il jouit à l’autre bout de la terre, débarque finalement en Afrique du Sud dans les premiers jours de mars 1998 avec deux de ses filles, trois sacs et une guitare pour donner ce qu’il imagine être un ou deux récitals acoustiques dans de petites salles obscures devant quelques dizaines de personnes. Mais, à son immense surprise, ce sont trois limousines, des producteurs, des journalistes et une poignée d’inconditionnels qui l’attendent à l’aéroport. Sur la route qui le mène vers la luxueuse suite qu’on lui a réservée, tous les lampadaires s’ornent d’affiches annonçant ses concerts : six concerts à guichets fermés devant des dizaines de milliers de fans extatiques, bouleversés de se retrouver face à ce prophète que, depuis 25 ans, ils croyaient mort et enterré ; six concerts pour lesquels Rodriguez, qui n’a bien évidemment pas de musiciens, sera accompagné par un des groupes sud-africains les plus populaires ; six concerts pétris d’émotion pendant lesquels, touché en plein cœur par les hurlements de bonheur de la foule, sans jamais lâcher sa guitare, Rodriguez ne cesse d’arpenter la scène d’un bout à l’autre et de descendre dans la fosse parmi le public pour remercier l’Afrique du Sud de l’avoir secrètement maintenu en vie. L’ouvrier de Detroit embrasse, joint les mains, fait et refait la révérence, contient son cœur qui s’agite. Il est enfin redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un musicien sur une scène.

La suite de l’histoire de Rodriguez, que je n’ai fait qu’effleurer parce qu’il n’est pas question que je vous mâche tout le travail (et parce qu’il n’est pas toujours facile de séparer les faits de la légende), c’est à vous de la découvrir et, à mon avis, il n’est pas meilleur point de départ pour cela que la page Wikipédia qui lui est consacrée. Vous pourrez ensuite passer à Searching For Sugar Man, un documentaire sorti l’an dernier et qui, malgré quelques malhonnêtetés/omissions dans sa relation de l’histoire de Rodriguez, n’en reste pas moins de qualité (vous garderez cependant à l’esprit que ce documentaire pas toujours intègre et qui ne répond pas à toutes les questions qu’il pose n’est consacré qu’à la quête de Rodriguez par une poignée de fans sud-africains et non à la « carrière » de celui-ci et vous lui accorderez également comme autre circonstance atténuante de permettre aux Américains et aux Européens de découvrir enfin, avec quarante ans de retard, un artiste qu’ils n’auraient jamais dû ignorer). Vous y rencontrerez, près d’un antique poêle à bois qu’il attise avec un bout de carton déchiré, un homme charmant, discret, philosophe et modeste qui, malgré qu’il touche enfin un peu d’argent de sa musique et enchaîne maintenant les tournées (il sera en France au mois de juin), continue à vivre dans le même petit pavillon dont la peinture s’écaille, de la manière dont il a toujours vécu.

Je vous engage surtout très fortement, parce qu’il n’y a au final que cela qui importe vraiment, à écouter ses deux albums (désormais assez faciles à trouver). Si l’un et l’autre ont, pour moi au moins, ont un je-ne-sais-quoi d’inachevé ou de produit à la va-vite (qui n’est toutefois pas sans charme et procède peut-être même d’une sobriété voulue), ils recèlent des chansons qui en disent long sur le potentiel énorme de l’auteur-compositeur. Sur le premier album, au moins quatre morceaux – ce n’est pas rien, putain – avaient presque tout ce qu’il fallait pour devenir des tubes nationaux. Le deuxième et dernier opus, bien qu’assez différent, n’est pas pour autant en reste de morceaux attachants. Cause, entre autres, me touche particulièrement.

Bref, vous l’aurez compris, Rodriguez est, à 70 ans, de retour d’entre les oubliés et les arnaqués et ce serait vraiment dommage de lui fermer une fois de plus la porte au nez.

Voici, en guise d’introduction pour ceux qui ne le connaissent pas encore, trois de ses chansons. Elles proviennent respectivement du premier, du deuxième et, pour autant que je le sache, du troisième album resté inachevé. Les fauchés qui souhaiteraient en entendre plus sans pour autant acheter les albums pourront toujours fouiller Youtube (où la presque totalité de son œuvre est disponible) ou me contacter directement (je possède les deux albums et quelques singles).

 

 

Kevin Coyne

Je suis en train de regarder quelques vidéos de Kevin Coyne, artiste qui compte parmi les plus intègres et les plus sincères des années 70, et je ne peux pas résister à l’envie d’en partager une avec vous. Cette chanson, House on the Hill, est très largement inspirée par le travail de Coyne dans une institution psychiatrique et par ses propres problèmes mentaux.

Well I’m going to the house upon the hill, the place where they give you pills
The rooms are always chilled, they’re never cosy
Where they give three suits a year and at Christmas time a bottle of beer
Easter time the mayor comes round, he’s always smiling
Where the old ladies sit by the garden wall and they never hear the bluebird call
Never notice the leaves that fall cause they’re all crazy
Where the red bus stands by the great big gate
The red bus and it’s always late, you know why it’s always late
Cause it’s always empty

Funny, funny, funny, funny, oh so funny that’s it’s making me cry
Funny, funny, funny, funny, oh so funny Lord, sometimes I wish I could die.

Now this pagan life is getting me down, my brow is filled with a furl and a frown
My eyelids lower as low as can be but I’m not sleeping
I wander round that Brixton Square with the bottles strewn everywhere
Under tables and under chairs and they’re all broken
Where the big red face of the man on the beat
Says Hey, have you had someting to eat?
Sticks out his yellow teeth, they’re all for biting
Where I don’t have a cent and I don’t know how I’m gonna pay my rent
I think I’ll turn bent and make some money

Funny, funny, funny, funny, oh so funny that’s it’s making me cry
Funny, funny, funny, funny, oh so funny Lord, sometimes I wish I could die.

If you know a way I can go from out of this show you know
You could give me a golden glow but you’re not trying
You’d never lift a regular hand, you call me a lazy man
Who on earth will ever understand I’m really trying
So I’m going to the house upon the hill, the place where they give you pills
And the doctors they don’t kill cause they’re so friendly
Where the red bus stands by the great big gate
The red bus and it’s always late, you know why it’s always late
Cause it’s always empty

Funny, funny, funny, funny, oh so funny that’s it’s making me cry
Funny, funny, funny, funny, oh so funny Lord, sometimes I wish I could die.

3 minutes et 3 secondes de bonheur

Merde, pas de demi-mesures aujourd’hui, soyons carrément positifs et permettez-moi donc de vous offrir dans cet esprit nouveau, une des plus belles voix de la musique folk. Non. La plus belle voix.