Terry Reid, ou comment écrire l’histoire en passant à côté

S’il me fallait fournir une seule preuve que Terry Reid, aujourd’hui tombé dans l’oubli, fut une des figures majeures du rock anglais des années 60, j’en donnerais deux sur le champ : il lui fut proposé de devenir le chanteur du futur Led Zeppelin et, quelques mois plus tard, d’occuper la même place au sein de Deep Purple. Rien de moins. Il refusa les deux invitations mais conseilla tout de même à Jimmy Page d’engager dans son futur groupe un petit gars de Birmingham du nom de Robert Plant.

En outre, il fumait des pétards.

Cold Blood

Cold Blood, malgré son très remarquable premier album (Cold Blood, 1969) et son immense popularité sur la côte Ouest des Etats-Unis, n’a guère traversé les océans et les décennies (les pages Wikipédia consacrées au groupe et à Lydia Pense, sa chanteuse – c’est très souvent là un signe qui permet de juger d’une popularité – sont toutes deux assez brèves et ne sont traduites en aucune langue – je ne sais pas si je le ferai mais l’idée m’a traversé l’esprit d’user de mon statut de très modeste contributeur de Wikipédia pour en assurer moi-même la traduction en français). Le relatif anonymat dans lequel est aujourd’hui tombé Cold Blood est une injustice, est d’autant plus une injustice que, hormis le fait qu’il figurait une chanteuse et des musiciens d’une remarquable maîtrise technique, il fut l’un des rares groupes pop de Californie (et peut-être au-delà) à inclure une section de cuivres et à se démarquer ainsi de l’Acid rock, le style très axé autour de la guitare électrique qui dominait alors les ondes et la baie de San Francisco (cette différence n’empêcha nullement Cold Blood de remplir et d’enflammer dès 1968 les deux légendaires salles de concert « hippies » de la ville, l’Avalon Ballroom et le Fillmore West).

Lydia Pense, la blonde figure de proue de Cold Blood, n’a peut-être pas tout à fait la puissance vocale de Janis Joplin (qui, du reste, contribua au lancement du groupe en les recommandant au légendaire producteur Bill Graham), ni surtout l’extraordinaire charisme de cette dernière, mais elle compte assurément, avec Genya Ravan notamment, au nombre des très rares chanteuses des années 60/70 qui n’ont pas trop à souffrir de l’inévitable comparaison. La réduire à un statut de copie ou d’imitatrice serait cependant une erreur : Lydia Pense ne fut pas plus la contrefaçon de Janis Joplin que les Kinks, par exemple, furent un calque des Beatles. Si les ressemblances sont souvent indéniables, les différences ainsi que les qualités intrinsèques sont elles aussi suffisamment évidentes pour que l’on reconnaisse à Lydia Pense – et à son talentueux groupe – un caractère propre.

Lydia Pense

Lydia Pense

Le premier album de Cold Blood, bien plus riche qu’il n’y parait au premier abord ou, en tous cas, bien plus riche que ne pourrait le laisser paraitre une écoute distraite, mêle rock, soul, funk, jazz, blues et gospel. Le deuxième (Sisyphus, 1970), dont je vous recommande également l’écoute bien que j’en sois moins « gourmand », est bien plus funk que son prédécesseur (je sais que huit autres albums ont suivi, que le groupe était toujours en activité en 2013 mais j’admets ne rien connaitre au-delà des deux premiers opus).

Je vous propose maintenant d’écouter trois morceaux, tous tirés du premier album de 1969. Sur la première vidéo se trouve la version studio de I’m A Good Woman, un morceau qui vous fera immédiatement comprendre pourquoi Lydia Pense fut souvent comparée à Janis Joplin. La deuxième vidéo, sur laquelle figurent You’ve Got Me Hummin’ et I Wish I Knew How It Would Feel To Be Free, est un extrait du film documentaire Fillmore : The Last Days (1971).

Enjoy.

Le musicien qui n’amassa pas mousse

Billie Joe Becoat, à l’image de Sixto Rodriguez, est un musicien américain des années 60, plutôt talentueux, que le succès a complètement déserté.

Mais la comparaison avec Rodriguez s’arrête là car Becoat, contrairement à son alter ego, n’a jamais connu et ne connaîtra probablement jamais de miraculeux retour en grâce. Il n’est aucun public, dans quelque pays lointain, qui l’ait secrètement maintenu en vie et ses chances d’être libéré un jour prochain des oubliettes de l’industrie de la musique pour être ramené sous les feux de la rampe sont inexistantes.

Becoat, dont la discographie a disparu de tous les catalogues, baigne dans une telle obscurité, est le sujet de tellement peu d’articles que découvrir avec certitude ce qu’il est advenu de lui après que ses deux albums aient fait un flop n’est pas franchement simple. Si, pour Rodriguez, la difficulté consiste à faire la part entre les faits et la légende, il en va tout autrement pour Beacot car, dans son cas, il n’existe presque aucune info. Et encore moins de légende. La quête de ce musicien mène le chercheur qui ne dispose que d’Internet pour arriver à ses fins sur un territoire de rumeurs, de on-dit et de ouï-dire qui, bien que rares, sont autant de buissons épineux auxquels il s’accroche inutilement.

Je vais vous faire grâce du ragot selon lequel Becoat, incapable de s’acclimater à quelque boulot « normal » que ce soit, serait devenu un musicien des rues. Cette version, aussi romantique soit-elle et aussi probable puisse-t-elle paraitre de prime abord, ne repose sur rien, hormis sur ce qu’un critique a supposé du caractère du musicien à l’écoute de ses textes vingt ou trente ans après leur composition.

Il se pourrait fort, voyez-vous, que la vérité soit bien plus prosaïque : si l’on doit en croire des journaux consacrés aux brevets techniques, un obscur magazine de sports et un annuaire de l’Illinois, Billie Joe Becoat serait finalement devenu l’inventeur d’un vélo à deux roues motrices.

Rembobinons la vie de Becoat et reprenons-la en lecture normale, telle que je crois l’avoir très approximativement reconstituée d’après la poignée de sources susmentionnée : vers 1970 ou 1971, déçu par l’insuccès de ses deux albums et par la Californie, grillé par l’abus de LSD, incapable d’écrire une ligne ou d’imaginer un accord, sans plus de maison ni peut-être d’argent, Billie Joe Becoat reprend le chemin de son Illinois natal avec sa femme et sa fille. Après avoir exercé différents métiers ayant apparemment trait à la mécanique ou à la construction, il a un jour une illumination en réparant le vélo de son fils : inventer une bicyclette à deux roues motrices. Ce que, si l’on en juge par le dépôt de plusieurs brevets dans les années 80 et 90 et les plans ci-dessous, il réussit parfaitement (il se pourrait toutefois, pour autant que je sache lire des brevets et que ceux que j’ai vus aient été à jour, que les frais afférents, malgré des rappels et un délai de grâce, n’aient pas été renouvelés au bout de 4 ans comme la loi l’exigeait. Ce qui, à priori, ne ressemble pas à une bonne nouvelle. A noter toutefois que, selon une gazette locale de l’Indiana, tout allait bien pour lui en 2007).

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Mais, pour en revenir à sa musique, car c’est cela qui nous intéresse au-delà de ce que fut ou ne fut pas sa vie, Becoat a donc publié deux albums, l’un – que je possède – en 1969 (Reflections From A Cracked Mirror) et l’autre, dont j’avoue n’avoir découvert l’existence que ce matin, en 1970 (Let’s Talk For A While). Ces deux albums ne sont, à ma connaissance, disponibles nulle part, ni en CD ni au téléchargement (sauf, peut-être, au téléchargement illégal – et encore, je ne parierais pas ma chemise que vous les y trouviez. En tous cas, pas sans difficulté). Il n’y a plus guère que sur le marché du vinyle d’occasion que l’on puisse, si l’on a le cul vraiment bordé de nouilles, s’en procurer un des rares exemplaires existants.

La bonne nouvelle (il en faut une, non ?), c’est que, ce matin, assez persuadé que je ne contrevenais à aucune loi puisqu’il n’est plus sur aucun catalogue, j’ai mis la totalité de Reflections From A Cracked Mirror en ligne sur YouTube. Je vous en livre ici deux morceaux, parmi mes préférés. Vous pourrez toujours aller sur mon compte Youtube pour écouter les huit autres morceaux de l’album si l’entrée que je vous propose maintenant vous titille les papilles.

13th Floor Elevators

Je ne saurais vous dire pourquoi mais, ces jours-ci, les 13th Floor Elevators me trottent beaucoup dans la tête.

Et ce matin, tout à fait par hasard, alors que je faisais des recherches sur Yayoi Kusama, une artiste japonaise qui a marqué l’art et la contre-culture des années 60, je suis tombé sur un court article consacré à Roky Erickson, chanteur et extraordinaire figure de proue des 13th Floor Elevators.

C’est un signe.

Que dire de ces Texans psychédéliques qui ont fait trembler la scène musicale de San Francisco avant même que les hippies aient commencé à envahir ses rues et ses parcs, un bâtonnet d’encens dans une main, un joint dans l’autre ?

Qu’ils furent des précurseurs coule de source. A San Francisco et à Los Angeles, nombre des futurs grands en sont encore à répéter dans des garages et à définir ce que sera la musique de la deuxième moitié des années 60 que les Elevators sortent un album psychédélique accompli, dans lequel tous les ingrédients sont déjà réunis : un son nouveau, un chanteur sauvage, une énergie débordante et des références claires à la drogue (dont le groupe encourage l’usage).
Que leur deuxième album, aujourd’hui considéré à juste titre comme l’un des plus grands disques d’acid rock jamais enregistrés, fut totalement sous-estimé à sa sortie est une autre évidence (cet album est très mal mixé mais, les bandes originales ayant été égarées, il est impossible d’en améliorer le son).
Que les autorités texanes, inquiètes de l’influence de ces « révolutionnaires » sur la jeunesse locale, aient tout fait pour les briser est aussi un fait historique (surveillance étroite, arrestations, placements en hôpitaux psychiatriques, traitements aux électrochocs, etc.).

Pour l’anecdote, sachez que Janis Joplin, originaire elle aussi d’Austin et amie proche des membres du groupe ou de leurs copines, a songé à devenir leur chanteuse avant de partir chercher la gloire à San Francisco. Aux côtés de Big Brother And The Holding Company, elle développera du reste une manière de chanter/hurler que l’on dit très influencée par celle de son ami Roky Erickson.

Roky, pour en revenir à lui, a connu un destin assez proche de celui de Syd Barrett, le leader de Pink Floyd. Mentalement fragilisé par l’abus de drogues hallucinogènes, il sera presque complètement détruit par les institutions psychiatriques dans lesquelles il séjournera (de son plein gré pour échapper à une condamnation à 10 ans de prison pour possession d’un seul joint ou suite à des placements d’office) et il mettra des années à retrouver un certain équilibre psychologique (pendant longtemps, il sera persuadé d’être « habité » par un extraterrestre et fera même rédiger un document en ce sens par un notaire afin d’être couvert en cas d’ennuis supplémentaires avec la justice). Aujourd’hui, Roky, enregistre à nouveau (son dernier album, composé en partie de chansons écrites lors de séjours en prison ou à l’asile, est encensé par la critique et les fans) et remonte sur scène, parfois accompagné de Billy Gibbons de ZZ Top, l’un de ses plus grands admirateurs.

J’aurais beaucoup voulu vous présenter une version live d’un morceau du deuxième album des Elevators (Easter Everywhere, 1967) mais, sur Youtube, leurs vidéos sont assez rares et il faudra donc vous contenter d’une apparition télévisée de 1966 pendant laquelle ils jouent (en playback) le morceau qui les a rendu célèbres : You’re Gonna Miss Me (The Psychedelic Sounds of the 13th Floor Elevators, 1966). L’image n’est pas d’une grande qualité mais le son, remixé par le type qui a mis la vidéo en ligne, est très bon.