La déhiscence des bogues

Bon, aujourd’hui, j’ai réussi à me glisser dans la pente, en direction du nord, sans interpellation apéritive.

Une centaine de mètres plus loin, j’ai bien croisé le paysan nostalgique et rêveur sur son tracteur à dominante rouge mais il semblait fort occupé à se rendre dans quelque pré. Lequel ? Je ne saurais vous dire. Ici, les prés sont pléthore. Si l’on devait les partager entre les quelques âmes qui ont ici établi leur campement, c’est à dire lui et moi, nous serions tous les deux à la tête d’un royaume de chlorophylle. Et peut-être pourrions-nous signer quelque contrat juteux avec les chewing-gums Hollywood. Pour autant qu’il subsistât encore suffisamment de mastiqueurs pour avoir maintenu l’entreprise à flots.

Peut-être aurais-je dû rester près du poêle car, malgré les températures hivernales du matin, l’automne n’a pas encore totalement pris ses quartiers. On le sent en plein aménagement mais il est évident que tous les cartons ne sont pas encore déballés. Loin s’en faut. Le vert domine toujours le paysage. L’or, le brun et le pourpre n’habillent pas encore les forêts. L’artiste est toujours occupé à préparer sa palette. Ce n’est que dans quelques jours, ou quelques semaines, qu’il commencera à appliquer, feuille après feuille, arbre après arbre, les couleurs chaudes qui ont fait sa réputation de maître.

Quoi qu’il en soit, et puisque j’étais dans la pente qui mène vers le nord, avec un jeu de piles neuves, j’ai pressé plusieurs fois l’obturateur. Avant que de rentrer pour faire un sort à la bouteille de Côtes du Rhône entamée hier. Au moment où je tape ces mots, il en reste environ un quart. Quart que j’envisage de faire durer un bon quart d’heure car c’est le dernier qu’abrite ma maison.

Vous noterez que j’ai tout de même réussi à immortaliser la déhiscence d’une bogue. Ce qui n’est pas donné à tous les blogueurs. Quoi que l’on en dise.

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Question de savoir-vivre

Vers 18 heures, appareil photographique en bandoulière, au moment où la lumière est la plus chaude, je me suis lancé sur la route, en direction du nord. Pas que le nord m’attire plus que le sud mais, de ce côté-là, je bénéficie d’une pente. L’idée générale, bien sûr, était de photographier. Si cela n’avait pas été le cas, pensez bien que je ne me serais pas encombré de technologie numérique. Même si ladite technologie numérique ne pèse qu’une poignée de grammes. Je ne suis pas japonais et n’ai aucun projet de le devenir. Et quand bien même la carrière m’attirerait,  je n’ai pas les diplômes requis.

Je dois tout de même préciser, à ce point initial de mon récit, et avant que d’entrer dans le vif du sujet, que la pente seule n’explique pas la direction prise. Voyez-vous, vers le nord, sont  les bois, ces lieux où les arbres se regroupent et se rassurent mutuellement. Pour quelle raison font-ils cela, je ne saurais vous dire. Peut-être l’union fait-elle l’écorce.

J’avais pour projet de photographier des feuilles. Et peut-être même la déhiscence des bogues de châtaignes.

La route du nord, cinquante mètres après ma demeure, passe devant chez mon voisin et propriétaire, le paysan rêveur qui regrette l’époque de ces cinq ans. Et devant chez mon voisin, se trouve une fontaine. J’aime bien les fontaines. J’ai toujours aimé les fontaines. Contrairement à d’autres, moins chanceux sûrement mais plus imaginatifs, elles ne me donnent pas envie d’aller aux toilettes mais m’apaisent. Toujours est-il que, la lumière étant, à cette heure-là, optimale pour transformer de la fontaine en pixels, je décide de photographier avant que de continuer mon chemin vers le nord, la pente et les bois.

Et là, patatras, v’là t-il pas que le rêveur en personne rentre des champs dans sa vieille Renault et que, sitôt surgi de l’habitacle rouillé, tel le Zébulon de mon enfance, il lance un « apéro ? »

Que répondre qui ne soit pas malpoli ?

Nous avons donc pris un apéro. Puis un deuxième à l’arrivée d’un type couvert de peinture. Puis un troisième avec un chasseur de bécasses qui passait par là sans son fusil.

Bref, il faisait nuit quand, titubant sous le poids d’un cageot de légumes du jardin, j’ai finalement regagné mes pénates. Sans la moindre photo de ce début d’automne. Je sais que vous êtes déçu et soyez sûr que je le suis tout autant que vous. Si, en passant le seuil de ma cuisine,  je n’avais pas trouvé une bouteille de Côtes de Rhône sur la table, je ne sais pas dans quel état je serais. Probablement très triste.

Fontaine

Le caillou

Le but de l’exercice qui va suivre – pour autant qu’il s’agisse vraiment d’un exercice et que ledit exercice ne soit pas une perte de temps et que la perte de temps, si perte de temps il y a, vaille le temps que je lui consacre – va consister à écrire un texte, sans queue ni tête, sans nœud ni quête, à partir d’un mot choisi au hasard.

Caillou, par exemple.

Voilà, la première pierre est posée. Et sur cette pierre, je dois construire mon ambition.

Sur la table de ma cuisine, se trouvaient une bouteille de bourgogne 2007 à moitié vide et le verre plein qui va avec, une corbeille à pains et, pour une raison indéterminée, un caillou. Gris, d’un poids avoisinant une trentaine de grammes, pas particulièrement laid, ni spécialement beau. Un caillou français, un de ces cailloux que l’on trouve chez moi en abondance, aux bords des routes et sur les tables de cuisine, un de ces cailloux que l’on trouve sûrement aussi chez vous et que, peut-être, l’on trouve même aussi dans les pays étrangers les plus chanceux. Va t-en savoir combien de continents les congénères de cet anonyme caillou là ont pu coloniser, illégalement ou pas.

A ce stade du récit, il me semble important de vous signaler qu’entre le choix du mot et le début de la rédaction de ce texte essentiel, la bouteille de bourgogne 2007 a disparu pour être subitement, sinon magiquement, remplacée par un Hautes Côtes de Nuit 2008 surgi de nulle part. Pas que ça change quoi que ce soit à la teneur de l’histoire mais, par honnêteté, et d’honnêteté je suis friand, je me devais de vous tenir tous informés.

J’aurais pu, bien évidemment, photographier le caillou dans son décor. J’aurais pu, bien sûr, grimper à l’étage, attraper l’appareil numérique, redescendre au rez-de-chaussée, faire un brin de mise au point et saisir l’instant, position macro, de ce caillou à la gauche d’une bouteille de bourgogne 2007 à moitié vide mais c’eut été risquer une chute. C’eut été prendre le risque de ne pouvoir finir le bourgogne à la droite du caillou. Alors que plus personne n’est plus couvert par la garantie. Le caillou encore moins qu’un autre. Quel auteur bénéficiant d’un lectorat aussi confiant que vous, mes amis, prendrait le risque d’une manœuvre aussi aventureuse, je vous le demande. Et je réponds sans attendre que, d’une voix pâteuse, vous ne répondiez à cette question ô combien inutile : personne. En tous cas, personne de sain, de corps et d’esprit. Et sain de corps et d’esprit, nous le sommes tous, autrement nous ne lirions pas ce blog. Moi encore moins que vous. N’oubliez pas, n’oubliez jamais que je suis aux premières loges, en première ligne.

Donc, pour en revenir une bonne fois pour toutes à nos moutons et reprendre le fil de l’histoire, il y avait un caillou sur la table – ma table – de ma cuisine. Que je loue. Car je ne suis pas encore assez riche pour accéder à la propriété. Même d’une seule cuisine. Sans parler des dépendances et de l’abri de jardin. De toute façon, je ne suis ni assez doué ni assez dingue pour construire un abri de jardin, signe extérieur de richesse s’il en est. Et puis quand on construit un abri de jardin, faut avoir des outils tranchants et contondants à mettre dedans. Moi, je n’ai qu’un marteau légèrement émoussé qui n’a jamais fait de mal à un clou. Même rouillé.

Mais je m’égare.

Je n’égare tout autant que la bouteille de Hautes Côtes de Nuit 2008 qui, elle-même, semble maintenant avoir complètement disparu du paysage. Tout comme, en son temps, quelques paragraphes plus haut, sa congénère de 2007 avait également disparu pour des raisons encore indéterminées à ce jour.

Ecoutez, après mûres réflexions, le mieux à faire à cette heure, me semble-t-il, est de retrouver les deux bouteilles. Une fois la mission accomplie, je reviendrai vous raconter l’histoire du caillou. Promis, juré. Autrement, je sens que, minés par le souci, nous n’allons jamais nous en sortir.

God ! It’s too early

15 avril, 14 heures 36. Je reçois le texto suivant : « Bière chez J*** ». L’expéditeur n’étant pas connu dans toute la ville pour sa tempérance, je comprends immédiatement que le singulier utilisé dans le message est mensonger. Et, prudent, je réponds, « God ! It’s too early ». Quoi qu’il en soit, un coup de fil et quelques 60 minutes plus tard, je suis attablé devant une bière en compagnie de gens eux aussi attablés devant une bière.

Un seau de cervoise plus loin, le contenu de ce blog, et notamment la série sur les funérailles d’un villageois, me vaut une volée de bois vert. Il m’est reproché d’en avoir trop montré et pas assez dit. Le critique reconnaît toutefois avoir commencé la série par la fin (parce que le blog est mal rangé). Il admet aussi qu’un fond d’éducation judéo-chrétienne fait qu’il ne sent pas très à l’aise sur le sujet de la mort. Il est des choses dont on ne rit pas. J’essaie de donner un tour philosophique à la conversation. En vain. Les bières se succèdent trop vite et il devient vite évident qu’il est plus sage de s’en tenir aux conneries habituelles.

A la nuit tombée, plus lourd de quelques litres et de deux cuisses de poulet grillé, j’enfourche la moto pour regagner mes pénates où, je le suppose, m’attend une autre volée de bois vert. Bien supérieure sur l’échelle de Richter des volées de bois vert.

Et là, surprise. A l’entrée du village, je tombe sur Lucy in the Sky, trempée et bourrée comme seule peut l’être une Thaïlandaise qui a décidé de profiter pleinement du dernier des trois jours de l’an. Elle danse au milieu de la route en compagnie d’une bonne soixantaine de voisins et de parents. Suivis par un utilitaire chargée d’une sono qui doit s‘entendre jusqu’à Chiang Mai, à quinze bornes, tous ces braves gens, dont seuls les moins de 18 ans sont à jeun, vont au temple. Je gare la moto chez le chef du village. A peine ai-je mis la béquille que je suis attaqué par trois personnes armées de tuyaux d’arrosage. Oncle Lot, qui n’est pas mon oncle mais que tout le monde appelle comme ça, me tend un verre de nam krao, du vin de riz fait maison et pas très légal. Sous le charme, je découvre que, en plus de la sono, l’utilitaire transporte des  litres et des litres de vin. De quoi parcourir sans souci les 500 mètres qui nous séparent encore du temple. Désormais officiellement bourré moi-même, je me lance à corps perdu dans la danse. Tout le monde semble en transe. Une bonne heure plus tard, le temple est atteint. Nous sommes dans un état second, sinon troisième. Peut-être avons-nous fini le vin mais toujours est-il qu’au pied du sanctuaire, c’est une grande bière, que je suppose bénite, que l’on me tend.

La fin est un peu confuse mais je me souviens avoir mobilisé cinq ou six personnes pour m’aider à retrouver la moto.

Bref, il y a longtemps que je ne m’étais pas marré comme ça.

Sans haine mais sans pitié

La saison des pluies bat son plein. Les moustiques, qu’ils soient presque invisibles ou gras comme des mouches, pullulent à l’extérieur et le trop plein déborde régulièrement à l’intérieur. Un groupe de crapauds à pustules prend tous les soirs possession de la terrasse. Au matin, on retrouve parfois leurs déjections sur le sol. Elles font la moitié de leur taille. Si ces créatures transportent autant de merde en elles, cela laisse bien peu de place à leurs cerveaux. Les crapauds sont des êtres sédentaires allergiques aux paysages nouveaux. Il est totalement inutile de les déposer délicatement sur une pelle pour les reloger dans le terrain vague de l’autre côté de la route. Ils n’y seront pas heureux et dès que vous aurez tourné le dos, ils reviendront en sautillant sans grâce vers leur point de départ. Il n’existe qu’un seul moyen de leur faire comprendre que la terrasse est votre et non leur, c’est de les exterminer un par un, sans haine mais sans pitié.

Tuer un crapaud n’est ni facile ni amusant. Tout au moins, les premières fois. Il faut un objet lourd, pas trop large pour permettre une frappe précise et assez long pour vous assurer que les toxines contenues dans leurs pustules ne rejailliront pas sur vos mains ou, pire, sur votre visage. Je recommande la barre à mine ou une masse que vous veillerez cependant à utiliser avec discernement et application. En bon artisan, vous devez ne faire qu’un avec votre outil. On ne se lance pas dans le crime en série sans un minimum de préparation et je ne saurais que trop vous conseiller de passer du temps avec l’arme que vous aurez finalement élue. Caressez-la, éprouvez-en les contours, serrez-la contre votre corps nu, entrez en elle, ouvrez-vous à elle et, enfin, laissez-la entrer en vous.

Pour tuer proprement un crapaud, il faut frapper à la tête. Au début, souvent plusieurs fois. Il semble qu’un crapaud ait été conçu pour être à même de supporter deux ou trois coups portés maladroitement par un objet lourd et contondant sans que son comportement en soit profondément altéré. Contentez-vous de n’abattre qu’une seule fois deux kilos de métal ne serait-ce qu’à deux millimètres trop à gauche ou trop à droit du centre précis de son occiput et vous verrez que l’animal ne semble pas le moins du monde chagriné. Il vous regardera un peu étonné, peut-être, mais je vous jure que ses yeux ne refléteront ni douleur ni rancune. Peut-être même devinerez-vous dans ses prunelles une certaine bienveillance, un pardon déjà accordé. C’est insupportable mais il vous faudra le supporter. Autrement, vous pourriez être tenté d’effacer sa mansuétude infinie et votre sentiment de culpabilité en lui assénant un coup aussi ignoble que mal dosé qui, certes, le laisserait à plat mais tapisserait le sol et vos pieds (vous portez des tongs) d’un mélange confus de sang, de fluides verts ou marron, d’urine, de merde plus ou moins ferme, de langue et de tripes.

Placez-vous correctement, cherchez le bon angle d’attaque. Concentrez-vous un instant sur le point précis où vous devez frapper, fermez les yeux, inspirez, sentez le poids chaleureux de votre arme, expirez, ouvrez les yeux, inspirez à nouveau et, dans un éclair fulgurant, abattez masse ou barre à mine sans force brute mais avec puissance.

Dès votre deuxième ou troisième meurtre, selon que vous aurez plus ou moins bien assimilé mes conseils, vous infligerez la mort instantanément. La culpabilité diminuera puis disparaitra complètement pour faire place, dans un premier temps, à un plaisir sans mélange. Bientôt vous serez assez sensible pour éprouver de la jouissance, des orgasmes cristallins qui vous déposeront, repu et plus vivant que jamais, sur une magnifique plage de sérénité et de contentement.

Avertissement :  Si vous n’y prenez pas garde, vous vous surprendrez bientôt à parcourir le jardin et le bord des routes, masse en main, à la recherche non plus de victimes mais de partenaires. Vous devrez absolument brider ces pulsions psychotiques et ne pas avilir votre art ou laisser votre art vous avilir. Vous êtes le dominant et vous devez le rester. A considérer les crapauds comme des partenaires, donc des égaux, vous finiriez rapidement par vous décomposer psychologiquement. De plus, plaisir et compulsion sont antinomiques. Le meurtre est une communion intime, le génocide est un gâchis.

Hier soir, j’ai lu Serial Killer Investigations, the story of forensics and profiling through the hunt for the world’s worst murderers mais n’y voyez aucune influence sur mon inspiration d’aujourd’hui. Ce serait une explication trop facile.