In-A-Gadda-Da-Terra-Cotta

Que diriez-vous, par une belle et timide matinée, de faire quelques pas dans un jardin où rien n’est pétrifié qu’un peu d’ombre et de lumière, d’ocre et de verts ne sachent éveiller ?

Nous pourrions y croiser des visages détachés dont les paupières mi-closes cachent des yeux sereins et peut-être autre chose, comme un secret ancien.

Nous pourrions y approcher l’oreille de lèvres scellées et sentir le souffle ténu de confidences chuchotées.

Nous pourrions y rencontrer de l’immobilité, y entendre du silence et, plus tard, témoigner qu’une caresse du soleil, un chatoiement coquin qui se posent sur un gisant ou s’abandonnent sur des seins sont une onde de vie, un pas de danse, un instant d’éternité.

Nous pourrions tout simplement, délicatement, ondoyer au gré des éclats de pénombre, des fragments de clarté, nous taire et nous laisser pénétrer.

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Ces superbes et apaisantes photos, qui sont l’œuvre de mon ami Russell et que j’utilise avec sa très gracieuse permission, ont été prises – l’an dernier, me semble-t-il – à Chiang Mai, Thaïlande, dans le jardin d’une fabrique d’objets en terre cuite. Ce Russell est l’homme grâce à qui, en novembre 2011, vous aviez pu côtoyer, peut-être pour la première fois de votre vie, une véritable déesse vivante.

Qui ne comprendrait pas le titre de cet article et voudrait en savoir plus entrera In-A-Gadda-Da-Vida dans un moteur de recherche pour en trouver l’origine et la signification.

Va où le vantail te porte

Encore des vieilles portes
De nouveau des vieilles portes

La passion s’affirme, l’obsession se confirme, le trouble se précise, le penchant ne fléchit pas.

J’aime bien les portes en bois, j’aime assez les portes anciennes et, dans la mesure où elles sont plus intéressantes à photographier que les portes ouvertes, j’aime raisonnablement les portes fermées.

Mais cela ne signifie pas que j’aime toutes les portes en bois, toutes les portes âgées et toutes les portes closes. Disons, pour expliciter mon inclination, que j’apprécie surtout les vieilles portes en bois fermées qui ont des choses à raconter. Mon estime procède du cumul.

En voici deux, rencontrées dans le Lot, à la sortie d’un village qui, parce qu’il s’élève sur un plateau venteux très à l’écart de l’axe passager, ne compte plus aujourd’hui que 63 habitants (j’ai consciencieusement vérifié les données démographiques de l’Insee).

Elles appartiennent toutes deux à un bâtiment de pierres souvent disjointes qui, daté de 1875, abritait jadis un café en son niveau inférieur.

L’une, celle du café proprement dit, s’ouvrait à l’est, sur une cour ombragée qui desservait également une petite grange mitoyenne dont la porte est toute en larges planches sombres.

L’autre, qui menait à l’unique étage, là où se trouvait sans aucun doute le logement du paysan-limonadier, donne sur le sud et sur la route étroite d’où l’on venait d’aplomb et où l’on repartait parfois en oblique.

Je vous laisse maintenant écouter à ces portes que j’ai dérobées les bons mots, le vin mauvais, les rires, l’animosité, les saillies, les gorges déployées, les bougonnements des taiseux, les coups de poings, la solidarité, les rancœurs, les amitiés mille fois ravaudées, l’entrechoc des verres rayés, la vie d’un village presque reclus et les ultimes rumeurs de sa dernière génération morte enracinée.

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Voir l’album Bois & Portes

Un soleil plié en trois

J’ai trouvé le mot ci-dessous, plié et replié jusqu’à ne pas être plus grand qu’un timbre-poste, dans le tiroir d’une salle de classe. Quand je l’ai ouvert, il m’a semblé que c’était un petit soleil que je déballais.

Il est certaines choses qui ne changent pas. Et je trouve cela plutôt rassurant, même si j’eus préféré, et de très loin, que le destinataire répondit en lettres rouges : « Oui, oui, oui !!! Moi aussi, je veux sortir avec elle. Moi aussi, je veux sentir battre mon cœur. Moi aussi, je veux éprouver des frissons, des tremblements et des rougeurs. Moi aussi, je veux avoir peur au point de ne jamais prendre sa main. Oui, oui, oui, je veux sortir avec la fille qui veut sortir avec moi. Je n’ai même, de toute ma courte vie, jamais voulu quelque chose avec autant de force. »

Mot-d-ecolier

Dans une encoignure de ma mémoire

Je l’avais aperçue au printemps dernier, par une journée délicatement ensoleillée, alors que je m’étais volontairement perdu sur son plateau presque oublié, parmi des fermes et des masures que des successions de saisons continuent inlassablement de délaver. Elle grimpait doucement les marches inégales de sa maison d’un autre siècle, rampe de fer rouillé dans une main, bâton de bois dans l’autre. Recueillie, paisible, elle poussait, elle tirait. Son escalade lente confinait à l’immobilité.

Je l’avais aperçue et j’avais contemplé sa sérénité, son impuissance acceptée, ses cheveux âgés, la peau parcheminée de sa nuque, le silence de ses semelles usées.

Je l’avais aperçue et je l’avais dissipée. Interrompant son ascension qui était comme une prière, elle avait lentement tourné la tête et porté sur moi un regard foncé et dépourvu d’interrogations.

Pendant un an, j’ai gardé son souvenir soigneusement rangé dans une encoignure de ma mémoire. Certains soirs, je le déballais et le déployais sur la table du présent, en prenant soin de ne pas briser ses ailes de papillon séché.

Et je la regardais pousser et tirer, lever un genou grippé. J’écoutais de nouveau le silence de ses semelles lustrées. Je lui inventais des histoires d’opiniâtreté, une vie en images syncopées : un banc d’école, une blouse noire amidonnée, un problème de calcul la langue tirée, une marelle au bâton ou au doigt tracée, un panier rempli d’œufs, des cahiers remisés pour l’éternité, un mariage en sépia, la venue d’une armée, des enfants monochromes, des moissons dorées, un verre de vin, le parfum de la terre mouillée.

Finalement, j’y suis retourné.

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Je l’ai trouvée dans la cour et, sans plus y réfléchir, et peut-être même sans respirer, je lui ai dit, « bonjour Madame. Je suis celui qui, au printemps dernier, a dérangé du regard votre progression dans les escaliers quand, rampe de fer rouillé dans une main et bâton dans l’autre, vous poussiez, tiriez et souleviez vos genoux grippés. Je suis venu me dénoncer. Je suis venu vous rapporter l’image que je vous avais dérobée, que je conservais soigneusement dans une encoignure de ma mémoire et que, parfois, toujours en soirée, je déballais et déployais, en prenant soin de ne pas en briser les ailes de papillon séché. »

« J’ai trop vécu pour me soucier de reprendre une image, même du printemps dernier, quand je pensais encore que je mourrais enfin et sans tarder. Mais l’hiver fut rude et interminable, je suis toujours là et mon fils se meurt dans un hôpital lointain où je ne saurais aller… Que ce siècle que l’on m’a maintenant accordé est long. Qu’il est pesant aussi. Partout où je vais, il me faut le porter sur les épaules. Il s’est hissé là et n’en descendra plus jamais. Il est fait d’un bric-à-brac de joies, de malheurs, d’aléas, de hasards, d’incidents, de routine, de coïncidences, de rencontres, de départs, d’oublis, de retours, de passages, d’ennuis et de plaisirs. Sans mon bâton, je serais bien incapable de soutenir ce fatras, ces cent ans de visages, de noms, d’odeurs, de paysages, de repas, de levers, de couchers et de dates qui, autrefois, allez savoir pourquoi, ont compté. Allons, Monsieur, sortons de cette ombre humide où vous m’avez trouvée et cherchons la tache de soleil où vous allez m’écouter. Pour nous y rendre, je pousserai et vous me tirerez… »

Quand je l’ai quittée, je me suis rendu compte que je ne lui avais pas demandé son nom et qu’elle ne me l’avait pas donné. J’ai voulu retourner sur mes pas mais je ne l’ai pas fait. Elle glissait déjà en silence vers l’escalier.

J’ai contemplé un instant son impuissance acceptée, ses cheveux âgés et sa nuque, là où sa peau ressemble à un doux chiffon froissé.

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Correspondance pour les rapaces (retour)

Dans un texte intitulé Correspondance pour les Rapaces et publié le 1er mai 2011, j’évoquai une longue promenade à travers l’espace et le temps et, emporté par quelque lyrisme d’origine peut-être cannabinique, j’écrivis ceci :

Au fond de cet abîme, à peine assez large pour qu’une rivière et une voie ferrée puissent s’y côtoyer, gisaient autrefois une gare, une auberge où l’on servait de la truite aux lardons accompagnée d’une omelette aux cèpes et une petite centrale hydroélectrique dotée d’une minuscule école et de quelques
logements.

Au temps de la gloire, à la fin des années 20, une vingtaine de familles vivait, mangeait et accouchait ici. A la force du poignet. On y parlait le français, l’italien, le polonais et d’autres langues que personne ne comprenait car ceux qui les marmonnaient y étaient seuls. Ce n’est que les soirs de cuite que l’écho que renvoyaient les parois rocheuses pouvait donner à ces solitaires l’impression qu’ils étaient de retour au pays.

Puisqu’il faut tout vous dire, sachez que l’aubergiste, depuis longtemps décédée, s’appelait Madame Lavergne et qu’aucun séjour à l’une de ses tables ou à son comptoir ne durait moins de quatre heures. Tenter de partir avant soulevait un tollé et déclenchait d’épiques empoignades, des échauffourées rendues joyeuses par la certitude que la maréchaussée, stationnée sur les hauteurs lointaines, dans un autre monde, n’interviendrait jamais pour rétablir un ordre qui, de toute façon, même au plus fort de la bagarre, n’était jamais bouleversé. Ici, loin de tout, à l’écart du soleil et de l’horizon, boire, s’administrer des claques et se réconcilier autour d’un fût mis en perce était l’ordre des choses. Ce monde, tapi au fond de la vallée encaissée, était clos. Ou l’aurait été si trois ou quatre fois par jour ne passait pas un train, bien vite craché et bien vite avalé par les tunnels qui, à chaque extrémité, étaient d’autres frontières.

Puis le présent se faufila. Qu’il descendit la pente ou émergea d’un tunnel n’a peu d’importance. Un jour, il fut là. Il prit possession du lieu et le conjugua à sa manière.

On installa au cœur de la petite usine électrique une machine qui se suffisait à elle-même, on cadenassa ses portes et on mit les familles dans un train, dont il importe peu de savoir s’il descendit ou remonta le cours de la rivière en contrebas.

Le chef de gare resta seul et Madame Lavergne aussi resta seule.

Très vite, il fut admis que boire quelques verres de vin aigre ou manger une truite au goût de vase ne saurait nécessiter quatre heures. Le cheminot apprit à manger sur le pouce et Madame Lavergne à se taire. Si, à l’occasion, son client s’attarda, ce fut essentiellement parce que, rond comme une queue de pelle
abandonnée, il s’endormit la tête sur le comptoir. Mais cela n’arriva pas souvent. Personne, pas même un chef de gare esseulé, n’aime entendre les sanglots d’une aubergiste devant un fourneau froid.

Elle en mourut ou s’échappa.

Le chef de gare reçut l’ordre de ne plus arrêter les trains, dont personne ne descendrait jamais, et il eut bien de la chance qu’on l’autorisât à monter dans le dernier qu’il parvint à contenir deux brèves minutes.

Quelque temps plus tard, on envoya des ouvriers avec ordre exprès de mettre à bas cette gare qu’il avait si bien fermée.

Peut-être en hommage à toutes les vies qui s’y étaient succédé ou, plus plausiblement, parce qu’ils étaient pressés de regagner les crêtes, nos démolisseurs épargnèrent les toilettes.

Les voies de garage ont rouillé. Entre les traverses, sur le ballast, l’herbe pousse doucement. Les logements des ouvriers et la petite école où peinaient leurs enfants ont été avalés par la végétation.

Un chat solitaire, au poil souillé de graisse, apparait parfois. Je crois qu’il habite à l’auberge, qui se drape maintenant d’un manteau de verdure, et qu’il veille sur les fantômes.

Quelqu’un est venu qui, dans le bois d’une traverse, a cloué une planche sur laquelle est écrit : Correspondance pour les rapaces.

Je m’aperçois, aujourd’hui que je suis revenu au fond de l’abîme bien décidé à forcer la porte vermoulue de l’auberge, que je ne n’avais pas mentionné, par pudeur très certainement, que le chef de gare de ma petite histoire pas toujours absolument authentique n’était autre que l’homme qui, bien des années plus tard, deviendrait mon père.

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Heureux qui comme Pépère…

La mer, en hiver, c’est gris fer. Puis c’est boueux, et pas qu’un peu. Mais c’est moins cher. Les gens sont peu nombreux à se jeter sur les fruits de mer. Les silencieux aiment s’y taire près d’un vin capiteux. On y est heureux. On y avale plus d’air.

La mer, en hiver, c’est gris terre, un peu métal, très visqueux. Puis c’est venteux. C’est de la glace salée qui entre dans votre chair.

La mer, en hiver, ferme ses jeux. La jetée, solitaire, flotte entre sol spongieux et cieux amers. Mais on apporte son bleu. Et puis d’autres gens rares promènent leur univers.  La mer, en hiver, tout est à faire, affaire de décor. C’est tout pour les yeux : des algues mortes peuvent être cheveux, des oiseaux et des piliers, statutaire.

L’hiver près de la mer est un couvre-feu.

[Bon, voilà un récit à peu près fidèle de mes vacances entre vignobles et mer. Entre mais pas vraiment à équidistance. J’ai la très nette impression d’avoir été un chouïa plus près des vignobles.]

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