Tranche hivernale à Nothing Hill

– Le chien ne vous ennuie pas trop ?
– Bonjour !
– Le chien ne vous ennuie pas trop ?
– Entrez !
– Oh non, mes bottes sont pleines de boue. Je vais tout vous salir.
– Pas grave, la maison est à vous. Puis y a un paillasson. Entrez. Il pleut.
– Je voulais vous demander si le chien ne vous ennuie pas trop.
– Quel chien ?
– J’ai capturé un chien.
– Un chien ?
– Oui, un chien. Mais je savais bien que ce n’était pas un renard.
– Ah, vous aviez eu des pertes….
– Oui, cinq ou six poules et un canard. C’était trop pour un renard.
– Et c’était donc un chien ?
– Oui. En tous cas, c’est lui qui est tombé dedans.
– Dans le piège ?
– Oui. Un piège avec des poules mortes.
– C’est un gros chien ?
– C’est un border-collie grand comme ça. Adorable.
– J’avais effectivement entendu ou cru entendre faiblement couiner depuis deux ou trois jours mais je ne savais pas que c’était un chien.
– Si, c’est un chien. Un beau chien. Je le nourris en attendant.
– Vous attendez quoi ?
– Je veux voir si quelqu’un va venir le réclamer. C’est pas pour quelques poules mais j’aimerais savoir s’il est à quelqu’un et, si oui, à qui.
– Cinq ou six poules et un canard, ça commence à faire, non ?
– Bof.
– Et si personne ne vient ?
– Je le relâcherai. Ne vais pas garder cette pauvre bête dans une cage ad vitam aeternam. Il couine un peu. Ha ha !
– Je suis heureux d’apprendre que ce n’était pas mon imagination mais, pour répondre à votre question initiale, non, je n’ai pas été ennuyé en quoi que ce soit.
– Pourtant il couine.

Ensuite, après que je lui eus offert une excellente bouteille de bordeaux blanc 2004 qu’il ne voulut d’abord pas mais qu’il prit enfin, le paysan, mon propriétaire et seul voisin, souleva légèrement sa casquette, passa une main sur ses cheveux aplatis et me confessa sa déprime post-noël.

– Tout le monde s’en va et je me retrouve seul au bord de la route, au milieu du paysage. Je suis là à saluer une voiture qui démarre et, hop, d’un coup, je m’aperçois qu’il n’y a plus que moi debout dans la campagne, la main encore en l’air. Ça me déprime tous les ans.
– Je ne me sens pas très bien moi-même. Entre ça et le temps de merde…
– Moi, ça me dure jusqu’à la mi-janvier. Après, ça va mieux.
– S’il avait de la neige, le paysage aurait toujours son manteau de fêtes et je crois que j’irais mieux.
– Oui, c’est moins rude quand il neige. On a l’impression que Noël s’attarde.

Brouillard_Nothing_Hill

Il pleuvait sur de la poussière d’enfant

Quand j’étais môme et que, récalcitrant, l’on me traînait dans le cimetière où gisent des gens qui portaient mon nom, il pleuvait toujours. Pas deux ou trois gouttes espacées mais de longs filets ininterrompus, d’un diamètre tel que je ne pouvais qu’imaginer la présence, dans le ciel, d’une myriade de robinets. Tous ouverts sur la procession que guidait, tête nue et longue soutane noire, un vieil et immense prêtre tremblotant que flanquaient deux enfants de chœur qui portaient haut des croix dorées.

Au cimetière, les adultes gris et noirs, qui m’entouraient, me dominaient et me pressaient contre le ciment mouillé et couvert de mousse spongieuse de quelque tombe qui suintait l’ennui le plus épais qu’il m’ait été donné de connaître, semblaient aimer cette pluie qui claquait sur leurs parapluies sombres et ruisselait sur leurs gabardines. Un soleil joyeux, un ciel vaste et bleu, plus qu’une entorse à la tradition, eurent, en ce jour, tenu du blasphème.

Indifférents à mes pieds mouillés, à mes orteils transis, à mes doigts devenus gourds, à mon nez qui coulait, à ma détresse d’enfant perdu dans une forêt de hautes jambes, ils parlaient et parlaient, de rien et de tout ce qui tourne autour, avec d’autres géants, vieux et fripés, que je ne voyais que ce jour-là, toujours à cet endroit-là, comme s’ils vivaient dans cet enclos de la mort et nous y attendaient d’une année à l’autre, et que j’oubliais sitôt que j’avais à nouveau franchi les grilles rouillées, dans le sens de la liberté.

« Tu te souviens de la tantine ? »

« Ne nous dis pas que tu as oublié le cousin du moulin ! »

Je ne sais si cela était dû au temps humide ou à leur nature d’habitants du cimetière mais leurs lèvres épaisses sur mes joues enfantines évoquaient le glissement de limaces ou, dans le cas des tantines inconnues dont les mentons parcheminés s’ornaient inévitablement de longs poils rêches, le frôlement de quelque monstrueux insecte.

« Dis bonjour au cousin du beau-frère de ton grand-père. C’est lui qui a la ferme près de chez Roger, le cousin au deuxième degré. Il t’avait donné un morceau de brioche quand tu avais deux ans. »

Il pleuvait. Il ne cessait jamais de pleuvoir. Et, pour recevoir la limace ou l’insecte qu’ils posaient sur mon visage, je devais lever la tête et recevoir sur le nez les trombes que lâchait le ciel bas. L’eau glissait dans mon cou, mouillait le col trop boutonné de ma chemise et s’infiltrait sous mon maillot de corps.

« Il a grandi depuis l’année dernière », disait un cousin dont la parenté se calculait en degrés lointains.

« Et c’est pas fini », répondait une tantine chevrotante qui connaissait la vie pour l’avoir observée tous les jours, depuis les dernières années du 19e siècle, cachée derrière les lourds volets mi-clos de sa maison de pierre.

« Où est passé l’Oncle ? », demandait subitement l’un ou l’autre des géants qui me pressaient devant la tombe de ce grand-père inconnu qui portait mon nom, et non l’inverse comme on tentait insidieusement de me le faire croire chaque année à la même date.

Et tout le monde de tourner la tête, à droite, à gauche, et de chercher dans le paysage de stèles grises frappées par la pluie le grand-oncle disparu, celui-là même que la mort de son frère, en 1935, avait fait patriarche, sage vers qui l’on se tournait pour tout savoir de ce et de ceux qui n’étaient plus.

Malgré la visibilité restreinte, on retrouvait vite l’Oncle, vingt mètres plus loin, devant la tombe du Raymond.

« Ah, il est devant la tombe du Raymond », précisait l’un, horloger et féru de précision.

« C’est les Allemands qui l’ont tué, le Raymond », rappelait un autre ancêtre qui mettait toujours, quel que soit le sujet, un point d’honneur à rappeler ce que tous les autres ancêtres savaient aussi bien que lui.

« En 1944. »

« Non, en 1943. »

« Moi, je crois que c’était en 1943. »

« Non, non, en 1943. »

« C’est ce qu’on vient de te dire. Tu écoutes ou quoi ? »

« On demandera à l’Oncle quand il reviendra. »

« Oui, lui saura. »

J’en profitais pour m’éclipser. J’allais au fond du cimetière, vers les tombes abandonnées, vers les stèles écroulées, loin des lèvres limaces, des mentons pourvus d’antennes et des mandibules plus ou moins édentées, et je reconstituais des vies à partir de deux dates. J’exhumais ces morts solitaires dont la lignée s’était éteinte ou que l’ancienneté avait condamné à l’oubli en ce jour de commémoration et je les replaçais dans un champ au moment des labours, sur la place d’un marché, au sortir de l’église le jour de leurs mariages, dans une tranchée de la première guerre si les dates de leurs morts s’y prêtaient. Je voyais venir les balles et je les alertais. Je distribuais, avec prodigalité, des années supplémentaires de vies bien remplies à tous ceux dont une savante soustraction entre l’année de la mort et l’année de la naissance donnait un médiocre résultat. Petit dieu, je permettais à de la poussière d’enfant de reprendre forme, de traverser le bois, la terre et la pierre qui nous séparaient et de retrouver le jeu exactement là où il avait été abandonné.

Je ressuscitais les morts pour avoir des compagnons plus vivants que les vivants dont j’étais alors entouré et qui, très certainement fous, semblaient aimer la mort. Et lui parlaient d’une voix basse, pleine de respect, comme on s’adresse à un seigneur.

Une heure plus tard, toujours sous la pluie, nous trottinions derrière le fichu cendré de ma grand-mère et repassions les grilles. A ce moment, tant attendu, je crois bien que l’eau me paraissait moins mouillée.

De retour dans sa maison, où flottait toujours une plaisante odeur de suie et où un gigot et des haricots blancs nous attendaient sur le poêle à bois, j’allais immédiatement m’assoir dans le cantou et je tendais les jambes pour approcher mes chaussures trempées des flammes qui y dansaient.

« Tu vas te brûler ! », disait ma grand-mère.

« Ne te mets pas si près ! », répétait ma grand-mère.

« Ne joue pas avec le feu ! », avertissait ma grand-mère.

Je ne jouais pas avec le feu. En tout cas, je n’y jouais jamais quand ma grand-mère me surveillait de ses yeux d’oiseau de proie. Je ne dis pas que, parfois, quand l’Oncle pérorait et que tous buvaient ses histoires en noir et blanc, je ne faisais pas valser de la cendre avec le gros soufflet de cuir mais je jure que je ne faisais rien de coquin s’il y avait la moindre chance que je me fasse attraper.

A la fin de cette éprouvante journée, je recevais, de ma grand-mère, un de ces billets craquants qui n’ont plus cours depuis longtemps et dont elle semblait avoir une réserve inépuisable entre les draps amidonnés dont toute une armoire était remplie. Le don était toujours accompagné de la même mise en garde : « je te donne un billet mais ne le dépense surtout pas ». C’était tout aussi inéluctable que le déluge et les pieds mouillés.

Bref, tout ça pour dire que, maintenant que je suis adulte et que presque tous les géants sont morts, il semble ne plus jamais pleuvoir pour la Toussaint. Bien au contraire, il fait presque toujours un temps magnifique. Et j’en viens à me demander si, d’une façon ou d’une autre, il n’y aurait pas un rapport.

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La triste histoire d’une poule qui cherchait du sens

Aujourd’hui, 15 septembre, c’est la Journée de la prostate, du lymphome et de la démocratie.

Je vais cependant laisser à d’autres le soin de trouver, pour autant qu’ils existent, la corrélation, l’enchaînement logique, l’apparentement. Je ne suis pas de taille à déchiffrer le monde qui nous entoure et nous assiège.

Chercher du sens rend fou.

Que trouverai-je si, par exemple, je tentais de comprendre pourquoi, à un petit kilomètre de chez moi, l’état mutile une jolie forêt de feuillus pour, au final, n’élargir qu’un seul parmi les vingt virages étroits qui me séparent du village et conserver aux autres leur aspect préhistorique ?

Que trouverai-je aussi si je cherchais le pourquoi de la dernière pensée qui, hier soir, juste avant l’extinction des feux, me traversa l’esprit (« chez l’humain, c’est le comportement qui fait la beauté ou la laideur, et non l’apparence ») ? Rien, à priori, ne me prédisposait à une telle idée. Pour autant que je m’en souvienne, juste avant qu’elle ne traverse mon esprit comme un train fou traverse une gare sous le regard ébahi d’un voyageur planté sur le quai, je réfléchissais, confortablement adossé à trois oreillers joufflus, aux avantages et aux inconvénients qu’il y aurait à boycotter les girolles persillées que Lucy in the Sky prépare avec une effrayante régularité et je me proposais d’aborder ensuite la question inoffensive de la confiture dont je farcis parfois mes pains au chocolat matinaux : plutôt que de mettre de la mûre ou de la groseille, ne serait-il pas possible de mettre de l’une ET de l’autre et, si oui, dans quelles proportions.

Hier, une poule a passé la journée dans mon jardin, après s’être échappée de l’enclos mitoyen où elle vivait en compagnie d’autres poules, de canards, d’oies, de deux ânesses et d’un lapin claustrophobe.

Soudain confrontée à la liberté et aux choix que celle-ci implique, cette poule se mit à chercher du sens : le sens de son évasion et le sens de son ambition.

Son comportement, comme il fallait s’y attendre, se fit vite erratique. Les mouvements nerveux de son cou, ses courses désordonnées, son caquètement désespéré furent les premiers signes d’un glissement certain dans la folie. Perdue dans un océan de questions et un infini de réponses, elle finit bientôt, pour faire cesser l’assaut des impulsions électriques qui ébranlaient son cerveau, pour opposer des limites à un horizon trop vaste de possibilités, par se jeter, bec premier, dans la haie de thuyas derrière laquelle se trouvait son ancienne vie de pain dur et de contentement sans interrogations. Inlassablement : Elan, course, choc. Elan, course, choc. Elan, course, choc.

Chercher du sens rend fou.

Fou mais pas forcément irrécupérable. Il existe toujours un moyen, surtout si l’on a quelques girolles, de faire revenir une poule perdue.

Poule_girolles

Le feu au lac

Il fait chaud. Vous l’avez sûrement remarqué si vous avez regardé TF1 ou ouvert votre fenêtre. Personnellement, je ne me suis pas planté devant la télé mais j’ai dû faire 70 bornes aller-retour pour acheter du tabac plus quelques cigares, abandonner ma femme au bord d’une route, acheter des sous dans une banque et embrasser Big Pepper et Mother Superior, mes vénérables parents.

Ici, à Nothing Hill, nous devons avoir 36 ou 37° C à l’ombre et des températures quasi tropicales au soleil. Ce qui, à priori, n’est pas pour me déplaire tant cela me rappelle mes années thaïlandaises. D’ici un an, lorsque mon organisme se sera de nouveau acclimaté à la France, peut-être, comme la plupart des gens qui m’entourent, trouverai-je cela inconfortable. Mais, pour le moment, la chaleur me réussit plutôt bien. Je pète véritablement le feu et, pour cette raison même, évite les sous-bois, les papèteries-librairies et les stations-services. J’ai tout d’un départ d’incendie ambulant.

Si ce temps se maintient, je vais peut-être même perdre quelques petits kilos superflus et retrouver ces abdominaux en tablette de chocolat qui, autrefois, faisaient fondre les femmes et me chamboulaient moi-même lorsque je me plaçais, nu, devant un miroir en pied.

J’ai tout de même pris le risque, conscient de l’enfer que doivent vivre mes lecteurs citadins prisonniers de cubes en béton gris où rien ne vit ni ne pousse et qui ne savent du passage des saisons que ce qu’ils en voient dans les journaux et à la télé, de m’approcher d’une meule de foin et de l’immortaliser. Qu’est-ce qui, hormis une terrasse de café bondée, un sorbet citron et les jambes enfin visibles des femmes, symbolise mieux le début de l’été que du foin, hein, je vous le demande ?

Meule_paille

Et puis, je vais en profiter pour exposer quelques photos de bois flotté prises hier au bord du lac où j’ai emmené Petit Pepper. Les morceaux que j’ai réussis à photographier sont ceux qu’il a jugés, parce que pas assez gros, peu appropriés au lancer sur quelques Parisiens braillards à la peau si blanche qu’elle en était presque diaphane. Bon dieu, au début, on leur voyait toutes les veines et, pour certains des plus blêmes, on devinait presque les boyaux. Mais, fort heureusement, en fin d’après-midi, les coups de soleil les avaient rendus enfin opaques. Et moins bruyants.

Le lac en question est le sujet de la dernière photo. Celle-ci est ce qu’on appelle, du moins je le crois, une photo composite. C’est-à-dire qu’elle est en fait composée de trois photos différentes accolées les unes aux autres. Pour l’histoire, sachez que c’est la toute première fois que je fais un cliché de la sorte.

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Le titre auquel vous avez échappé : Comment peut-on rester de bois face à de belles meules ?

Le brix à bayer

Petit Pepper a le rhume, un de ces bons gros rhumes qui vous transforment le nez en robinet mal fermé et réduisent vos yeux à deux fentes étroites et larmoyantes. Un de ces rhumes épiques qui vous font croire que votre appendice nasal, picotant et agaçant, a pris possession de tout votre visage. Vous n’avez plus de bouche, de joues, ni même d’yeux malgré les larmes qui en coulent. Vous devenez pour quelques jours un nez énorme qui, en plus d’être aveugle, perd tout sens olfactif.

Il va de soi, dans de telles circonstances, que vous n’avez pas envie d’aller à l’école pour faire plic ploc sur le contrôle de calcul. Vous sentez bien que la seule chose que vous allez pouvoir multiplier sont des taches rondes et mouillées sur une feuille blanche au quadrillage flou où s’affichent quelques nébuleuses opérations.

Evidemment, vous êtes en position de force pour négocier une journée à la maison – au lit d’abord, puis devant la télé et enfin sur le tapis du salon avec un monceau de feuilles et des tas de crayons. Maman n’est pas là pour s’opposer, bec et serres, à ce que vous restiez pour dessiner des ronds et hurler des carrés avec force reniflements et un accent allemand. Papa, surtout s’il a son content de café et qu’on le laisse émietter du pain au chocolat sur son clavier, est ce qui, dans la maison, ressemble le plus à de la pâte à modeler. Un plic, un ploc, un refoulement d’eaux usagées, des phrases plein de « b » et il se fait fort d’appeler école, bus scolaire et municipalité puis de vous planter devant un chocolat fumant, des tartines beurrées et ce qui se fait de mieux en dessins animées.

Baba, cela se sait, est bas chiant tant qu’on le laisse taber en baix ses bages caféïnées. Si seulement, toutes les trois ou quatre heures, il ne se mettait bas en tête d’introduire des gouttes ignominieuses dans votre nez, ce serait le bied.

Petit Pepper a le rhume, un bon gros rhume au rez-de-chaussée. J’entends ses reniflements, ses rires larmoyants devant la télé, le chocolat qu’il aspire à grand bruit, le craquement des biscottes sous la dent et les projets d’organisation qu’il se récite à haute voix tout en les croquant sur du papier chiffonné.

Il a le rhume, un gros nez coulant et il est vivant, presque inaltéré. Il balance encore entre le gros bébé et le petit enfant.

Il reste un an, peut-être deux, avant qu’il ne quitte à jamais le royaume des premiers temps, le vaste été qui s’étire jusqu’à l’horizon et ne laisse derrière lui son enveloppe d’organisme insouciant, son habit de nudité, sa peau si douce dont, chaque jour, papa ou maman goûte le velouté sans qu’il soit besoin de demander un laissez-toucher.

La saison des caresses, dont l’un et les autres peuvent encore se gorger, se repaître et s’enivrer, tire à sa fin. Bientôt, les chatouilles n’émoustilleront plus et les rires qu’elles faisaient naître vont s’essouffler puis se taire. Les baisers dont on s’est nourri au quotidien en s’emmitouflant dans les bras de ses parents auront bientôt un goût de plat dont on est fatigué. Un matin, à la découverte d’une carapace là où il y avait du satin, les doigts devront cesser ce ballet qu’ils dansaient amoureusement du nombril jusqu’à la pointe du nez.

L’enfant veut devenir un homme, être un grand et l’homme, qui sait ce qu’il a perdu et combien cette vanité lui a coûté, donnerait tout et bien plus encore pour retrouver ce qu’il lui a fallu abandonner sur le chemin. S’il le pouvait, il s’en retournerait en courant, en pleurant, vers le commencement. Il ramasserait un à un tous les jouets, tous les espoirs, toutes les journées ensoleillées, tous les noëls emballés de papier brillant qui lui sont tombés des mains.

Il tuerait père et mère pour un papa et une maman, des couvertures chaudes et tirebouchonnées, de l’herbe haute dans laquelle on peut ramper et disparaitre, un chat qui parle, un vélo qui déraille et la magie de pouvoir rapetisser afin d’entrer de plein pied dans des châteaux de terre mouillée, de pouvoir être un explorateur aux aguets dans la luxuriance des trèfles vert foncé où rampent des lombrics aux couleurs de serpents dont il faut se méfier.

L’enfant, qui ne sait pas encore que lui seul connait l’infini et comprend l’impossible et qui ne le saura que lorsqu’il ne les connaitra ni ne les comprendra plus, veut inexorablement, impitoyablement grandir. Il appelle, il exige une indépendance qui, finalement, triomphera de sa liberté, de son génie à inventer et à peindre une réalité qui vaut d’exister. Et il n’est rien qui puisse être fait pour que son imagination ne s’étiole pas, pour que son monde ne rétrécisse pas, pour que l’éternité reste sa seule unité de temps et pour qu’il croie toujours que le pouvoir des papas à effacer une journée d’école, plus que du pouvoir, est une magistrale démonstration de magie. Il n’est rien qui puisse être fait, tout papa que l’on est, pour lui conserver l’accès aux châteaux ou la possibilité de mettre les voiles sur une flaque d’eau.

Mais pour le moment, Petit Pepper a le rhume au rez-de-chaussée, un de ces bons gros rhumes d’enfant que ponctuent reniflements, rires, éternuements, mouchages tonitruants, papier que l’on froisse, dessins que l’on déchire et sauts de chevalier dément sur le parquet, robe de chambre rouge au parfum sucré qui lui fait comme une cape, qui lui fait comme des ailes, qui l’aide à s’envoler.

Dehors, il pleut et la lumière est grise. Les rideaux sont ouverts sur des vitres mouillées et, au-delà, sur des gens qui se cognent sûrement contre des nuages ternes et bas. Mais ici, dans le cocon chaud, confortable et peut-être même ensoleillé, les rêves peuvent éclore, grimper jusqu’au ciel et virevolter. Ici, on peut faire des pirouettes au figuré et tournoyer sans risque de se heurter à des limites qui ne sont plus. On peut traverser les murs, s’élancer, tourbillonner, s’évaporer, reprendre forme, poser le pied par terre et repartir en flèche.

A peine s’il faudra atterrir un instant pour quelques gouttes ignominieuses de plus dans ce nez qui fait déjà plic ploc, une courte escale, le brix à bayer bour un rhube carabiné assorti d’une jolie journée chômée.

Une petite trotte

Je n’ai pas ramené grand-chose de ma sortie de cet après-midi, hormis les deux photos ci-dessous et, après la découverte d’une épicerie perdue au milieu de nulle part, des cacahuètes grillées, des chips, une baguette bien cuite, un bocal de fritons et des mousses au chocolat et au café.

J’ai également trouvé un portefeuille plein de billets craquants d’une dénomination bien supérieure à celle que je vois habituellement mais, et je ne sais pas du tout ce qui m’a pris, j’ai couru après son propriétaire pour le lui rendre. Enfin, quand je dis que j’ai couru, je ne l’entends pas non plus au sens littéral. N’exagérons rien. Il y a belle lurette que je ne cours plus. Au mieux, je trotte.

Lac_Enchanet_2Lac_Enchanet

(Celle-ci, ici un peu petite, mérite peut-être que l’on clique dessus)

Correspondance pour les rapaces

Je ne sais jamais, lorsque je pose le premier mot sur la feuille en friche, la forme que prendra un texte. Parfois, je n’ai même pas la moindre idée du fond. Autrement dit, je commence à écrire sans savoir ce que je vais raconter. Ce en quoi je ne diffère guère du commun des mortels, qui parle souvent sans se demander au préalable s’il a quelque chose à dire.

Ce n’est toutefois pas le cas aujourd’hui puisque je sais très exactement où je veux en venir : un lieu abandonné au milieu de nulle part. Cependant, entendons-nous bien, ce n’est pas parce qu’un auteur sait où il veut se rendre que son histoire mérite d’être racontée et, à plus forte raison, entendue.

Néanmoins, je puis d’ores et déjà vous assurer que celle qui va suivre sera, de son début jusqu’à sa fin, bien plus que vraisemblable ou crédible, absolument, résolument, formellement, fondamentalement véridique.

Je veillerai également avec un soin particulier à éviter toute digression, qu’elle soit intempestive ou joliment opportune. J’irai droit au but. Je vous présenterai la sève et m’abstiendrai autant que faire se peut de perdre du temps à vous montrer le processus d’extraction de ladite substance.

Sobriété sera le maître-mot, le compas du périple, la boussole de la circumnavigation dont je vous propose maintenant de découvrir les temps forts.

Mon histoire, comme un certain nombre de mes histoires, commence dans un village du Cantal. Un peuplement misérable au fond d’une gorge humide où flotte constamment une nappe de brouillard grisâtre. Fine et presque translucide en été, son opacité permet, en automne et en hiver, d’aller vers n’importe quel point du village sans apercevoir les âmes frustres qui vivent ici ou être aperçu d’elles. A moins d’une collision au sortir de l’épicerie ou, plus improbable, sur le vaste champ de foire où quelques gueux aiment à venir errer sans but. Et encore. Il est tout à fait possible d’y heurter quelqu’un sans pour autant être en mesure de discerner les traits de son visage. Si ce coin opaque et désolé de France recélait quelques prostituées, un éventreur pourrait y mener une carrière aussi longue que productive. L’anonymat y est garanti et le lieu ne bénéficie pas d’assez de visibilité pour qu’un cadavre puisse être découvert. D’un autre côté, il faut bien reconnaitre qu’il ne jouit pas non plus de suffisamment de clarté pour qu’une candidate à l’éviscération puisse y être sélectionnée. Sauf par le grand plus grand des hasards. Comme une collision au sortir de l’épicerie ou, plus improbable, sur le vaste champ de foire.

Bref, les habitants pourraient être aveugles que leurs vies n’en seraient pas profondément modifiées. Ils pourraient également vivre sous terre, sans altérer l’histoire de France. Hélas pour eux et peut-être pour nous, le sous-sol rocailleux empêche catégoriquement de creuser la moindre galerie. Ils sont donc condamnés, taupes en exil, à vivre à la surface.

Hier, alors que je m’étais rendu dans ce gouffre obscur pour y poster une lettre à destination de la Thaïlande (savent-ils seulement qu’un tel pays existe ?), la seule route qui me permet de retourner chez moi, à 12 kilomètres de là sur des hauteurs où l’air n’est que pureté et transparence, se trouva entièrement obstrué par un énorme camion venu d’on ne sait où. Je ne vous cacherai pas que je fus abord pris de panique. L’idée que, peut-être, je ne reverrais jamais mes pénates, mon ordinateur et devrais finir mes jours, enterré vivant dans la brouillasse qui baigne ce bourg dont je ne sais s’il est répertorié sur les cartes, eut presque raison de moi.

Ce n’est que lorsque Lucy in the Sky, assise à mes côtés, demanda : « Don’t you know another road back home ? Weren’t you born around here ? » que je me souvins d’une chaussée, presque une sente, qui nous permettrait, après avoir brièvement traversé deux autres départements (le Lot et la Corrèze), de regagner notre logis.

Fous de joie comme seuls peuvent l’être des prisonniers politiques à l’annonce de la mort du dictateur honni, nous nous élançâmes, pied au plancher, dans la lueur blafarde des antibrouillards.

Bien vite, nous nous retrouvâmes sur un plateau ensoleillé. L’herbe y était verte, d’un vert qui nous parut presque fluorescent. Pâquerettes, marguerites, boutons d’or et fleurs de pissenlit y poussaient dru. Le bétail, affable s’il en est, y pissait tout aussi dru. Les autochtones que nous croisions, quoique rustres et vêtus de ce qui ressemblait à d’amples braies, nous saluaient joyeusement du haut de leurs tracteurs rouillés. Leur hilarité traduisait, n’en doutons pas, des âmes simples dans des corps sains. Des travailleurs nourris par la rudesse et la clémence des éléments. Des êtres qui ne reçoivent pas TF1.

Bientôt, nous fûmes dans le Lot. Le joli petit Lot. Pays de vergers, de fleurs et de confitures qui poissent généreusement sur de vastes tranches de pain grillé. Région haute en couleur dont il ne fait aucun doute, bien que nous ne vîmes aucun mammifère artiodactyle ruminant de la famille des cervidés, qu’elle fut autrefois le légendaire Jardin des Daims que peignit Hieronymus van Aken dit Bosch. Pour un peu, nous eûmes pu immobiliser la voiture dans un chemin de traverse, brûler nos vêtements et forniquer d’importance, comme semble le faire les joyeux personnages dénudés du légendaire tableau. Seul le manque de drogue douce, de papier à la gomme arabique naturelle et la peur de rencontrer quelque serpent doué de la parole et porteur d’un message tout en circonvolutions nous arrêtèrent.

Nous finîmes, aux confins de ce plateau, par atteindre un village qui sentait bon le purin, le feu de bois et le chou trop cuit et dont il apparut rapidement que, oublié des législateurs, des promoteurs, des Lumières et d’EDF, non seulement il n’avait pas évolué depuis le Moyen-Âge mais semblait même prendre une orientation temporelle inverse, direction l’Antiquité.

Sur la place, face à l’église dont l’architecture évoquait le roman dans ce qu’il a de plus frustre, un prêtre bossu psalmodiait en latin ecclésiastique devant un bûcher sur lequel les restes carbonisés d’une vieille sorcière finissaient de se consumer. Nous arrivions trop tard. Quelques paysannes difformes dansaient une folle farandole autour de l’inquisiteur dont nous comprîmes vite qu’il était leur amant à toutes. A chaque passage devant lui, elles soulevaient leurs lourds vêtements sombres pour lui montrer leurs cuisses de pestiférées. Son sourire découvrait alors les dents noires d’un enfumeur impénitent.

L’homme d’église, pour des questions de copyright que nous ne comprîmes pas, s’opposa fermement à ce que je photographie le cadavre fumant mais il fut assez aimable pour m’indiquer le pauvre logis, libre de tous droits et à louer, où vécut l’hérétique.

Permettez-moi de vous en livrer quelques aspects, couleurs d’époque comprises.

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Mais les plateaux ensoleillés où il faut bon partager brièvement le pain, le chou et le dénuement des indigènes sont comme les meilleures histoires. Ils ont un dénouement, une fin. Ils s’arrêtent au bord d’un précipice abrupt et la route finit inévitablement par descendre, de lacet en lacet, dans la stridence de freins dont il faudrait changer les plaquettes, au fond une gorge profonde qui, finalement, l’avale en entier. Dans cette même gorge dont, quelques kilomètres plus tôt, nous nous étions arrachés pour contourner le gros camion qui obstruait notre fuite hors du brouillard.

A ce point de mon récit, il me semble qu’une carte, même rudimentaire, comme j’en ai le secret exclusif, vous permettra de mieux suivre l’itinéraire de l’odyssée. Je ne voudrais pas vous perdre. D’autant plus que je ne touche pas les mêmes droits d’auteur selon que vous abandonniez au bord du précipice ou lisiez jusqu’à la chute.

Odysee

Voilà. Elle devrait grandement vous aider, grâce à son astucieuse palette de couleurs, à situer les lieux, les époques ainsi que les événements, les rencontres et les sentiments qui émaillèrent cette journée hors du sens commun, dont je vous rappelle qu’elle débuta par l’envoi d’une lettre ordinaire dont le poids, si mes souvenirs sont exacts, ne dépassait pas 10 grammes.

Je m’aperçois maintenant que j’ai oublié de mentionner, lors du passage dans le village brumeux, une visite éclair chez un garagiste plein de muscles saillants afin qu’il dégrippât deux ou trois boulons récalcitrants. Mais nous sommes désormais bien trop avancés dans le récit pour nous payer le luxe de raconter ce dégrippage gratuit et nous allons donc le laisser là pour l’heure. Il fera l’objet d’une narration ultérieure, dès que je saurais trouver les mots justes pour décrire au plus près l’absence totale de rebondissements qui le caractérisa.

Revenons à cette gorge profonde et humide dans laquelle je m’étais si bien enfoncé que j’ai cru, et Lucy in the Sky pourrait en témoigner si seulement elle savait écrire le français, avoir atteint un point de non-retour.

Au fond de cet abîme, à peine assez large pour qu’une rivière et une voie ferrée puissent s’y côtoyer, gisaient autrefois une gare, une auberge où l’on servait de la truite aux lardons accompagnée d’une omelette aux cèpes, et une petite centrale hydroélectrique dotée d’une minuscule école et de quelques logements.

Au temps de la gloire, à la fin des années 20, une vingtaine de familles vivait, mangeait et accouchait ici. A la force du poignet. On y parlait le français, l’italien, le polonais et d’autres langues que personne ne comprenait car ceux qui les marmonnaient y étaient seuls. Ce n’est que les soirs de cuite que l’écho que renvoyaient les parois rocheuses pouvait donner à ces solitaires l’impression qu’ils étaient de retour au pays.

Puisqu’il faut tout vous dire, sachez que l’aubergiste, depuis longtemps décédée, s’appelait Madame Lavergne et qu’aucun séjour à l’une de ses tables ou à son comptoir ne durait moins de quatre heures. Tenter de partir avant soulevait un tollé et déclenchait d’épiques empoignades, des échauffourées rendues joyeuses par la certitude que la maréchaussée, stationnée sur les hauteurs lointaines, dans un autre monde, n’interviendrait jamais pour rétablir un ordre qui, de toute façon, même au plus fort de la bagarre, n’était jamais bouleversé. Ici, loin de tout, à l’écart du soleil et de l’horizon, boire, s’administrer des claques et se réconcilier autour d’un fût mis en perce était l’ordre des choses. Ce monde, tapi au fond de la vallée encaissée, était clos. Ou l’aurait été si trois ou quatre fois par jour ne passait pas un train, bien vite craché et bien vite avalé par les tunnels qui, à chaque extrémité, étaient d’autres frontières.

Puis le présent se faufila. Qu’il descendit la pente ou émergea d’un tunnel n’a peu d’importance. Un jour, il fut là. Il prit possession du lieu et le conjugua à sa manière.

On installa, au cœur de la petite usine électrique, une machine qui se suffisait à elle-même, on cadenassa ses portes et on mit les familles dans un train, dont il importe peu de savoir s’il descendit ou remonta le cours de la rivière en contrebas.

Le chef de gare resta seul et Madame Lavergne aussi resta seule.

Très vite, il fut admis que boire quelques verres de vin aigre ou manger une truite au goût de vase ne saurait nécessiter quatre heures. Le cheminot apprit à manger sur le pouce et Madame Lavergne à se taire. Si, à l’occasion, son client s’attarda, ce fut essentiellement parce que, rond comme une queue de pelle abandonnée, il s’endormit la tête sur le comptoir. Mais cela n’arriva pas souvent. Personne, pas même un chef de gare esseulé, n’aime entendre les sanglots d’une aubergiste devant un fourneau froid.

Elle en mourut ou s’échappa.

Le chef de gare reçut l’ordre de ne plus arrêter les trains, dont personne ne descendrait jamais, et il eut bien de la chance qu’on l’autorisât à monter dans le dernier qu’il parvint à contenir deux brèves minutes.

Quelque temps plus tard, on envoya des ouvriers avec ordre exprès de mettre à bas cette gare qu’il avait si bien fermée.

Peut-être en hommage à toutes les vies qui s’y étaient succédé ou, plus plausiblement, parce qu’ils étaient pressés de regagner les crêtes ou voulaient chier, nos démolisseurs épargnèrent les toilettes.

Les voies de garage ont rouillé. Entre les traverses, sur le ballast, l’herbe pousse doucement. Les logements des ouvriers et la petite école où peinaient leurs enfants ont été avalés par la végétation.

Un chat solitaire, au poil souillé de graisse, apparait parfois. Je crois qu’il habite à l’auberge, qui se drape maintenant d’un manteau de verdure, et qu’il veille sur les fantômes.

Quelqu’un est venu qui, dans le bois d’une traverse, a cloué une planche sur laquelle est écrit : Correspondance pour les rapaces.

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*****

Hier, j’avais annoncé que cet article serait modestement sublime. Or, je me rends compte, maintenant qu’il est achevé, qu’il est plutôt sublimement modeste. Ce qui non seulement est le contraire mais aussi l’opposé de ce que j’avais promis.

C’est fort dommage car, si ce n’était cette inconstance, j’aurais maintes et maintes raisons d’être fier de moi : à aucun moment, je n’ai sombré dans l’absurde ou dévié des règles que je m’étais fixé dans l’introduction. L’ensemble, dont l’unité de temps et d’action ne fait aucun doute, est placé sous le signe de la cohérence, bien à l’ombre.

Je viens de relire le texte dans sa totalité et, malgré une attention de tous les instants, je n’ai pas dégoté la moindre invraisemblance ou la plus petite digression. L’épisode de la sorcière n’est qu’un déraillement et, comme tel, il a donc parfaitement sa place dans une histoire ferroviaire. De toute façon, il s’est vraiment produit. Vous pensez bien que je n’aurais pas inventé un truc pareil.

Bon, je voulais raconter sobrement l’histoire d’une gare et la vie qui autrefois se cristallisait autour et je l’ai fait. Si quelqu’un est d’un avis contraire ou pense qu’il est fort dommage qu’un gros camion ait obstrué ma route habituelle, qu’il s’exprime maintenant ou se taise à jamais.

En attendant, je descends chercher un café et des madeleines aux œufs frais.

Comme ça. Clac ! Hop !

Je pourrais vous parler de conneries, d’absurdités ; je pourrais dresser ci-dessous, comme je le fais presque chaque matin, une liste de crétineries relevées dans la presse.

Je pourrais, par exemple, reprendre le titre d’Ouest-France où l’on nous explique que Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa-Nova va se rendre au Havre pour y présenter sa politique maritime. Je pourrais d’autant plus le reprendre que je sais déjà que Sarkozy va, une fois de plus, nous présenter une politique Marine et non maritime. L’adjectif utilisé par Ouest-France comporte trop de syllabes pour pouvoir s’inscrire dans la politique populiste que mène l’homme et être compris par les électeurs.

Je pourrais également, après avoir découvert dans France Soir que des « injonctions divines » ont poussé une mère à défenestrer son enfant de 3 ans, m’interroger sur l’inexplicable cruauté de dieu.

Mais je vais faire l’impasse sur ce qui, aujourd’hui, me mènerait dans un cul-de-sac.

Ce matin, tout comme hier et avant-hier, le feu sacré ne brûle pas en moi. Je me sens faible, engourdi. Presque déprimé. J’ai froid aux pieds. Je ne cesse d’éternuer et, face à des centaines de gigas de musique, je n’arrive pas à faire un choix.

Je pourrais blâmer de mauvaises nuits ; je pourrais anathématiser, pour ce qui est d’aujourd’hui, un réveil intempestif, quelques soixante minutes avant que la pendule ne sonne ; je pourrais en rejeter la faute sur la fraîcheur matinale, à laquelle je ne trouve rien de vivifiant, mais ce serait, à l’exemple de Sarkozy sur les quais du Havre, noyer le poisson.

La cause de tous mes problèmes est le mail d’un lecteur. Un bref mail dans lequel cet homme, qui porte le même prénom que mon père, ce dont je n’arrive pas à décider si c’est une bonne chose, m’enjoint de boire de moins de café. Et cruel comme peu de gens peuvent l’être dans un bref mail, il va même jusqu’à évoquer un accident cardiaque qui pourrait me faire passer de vie à trépas. Comme ça. Clac ! Hop !

On n’a pas idée de m’écrire des trucs pareils.

Il m’a tellement bouleversé que, croyez-le ou non, le matin qui suivit la réception de son courriel, ma consommation de café a enregistré une baisse de l’ordre de 17 %. Le deuxième jour, c’est-à-dire hier, je n’ai absorbé que 50 % de la caféine qui m’est habituellement nécessaire pour me sentir physiquement présent dans le monde qui m’entoure (et dont, par conséquent, je suis le centre). Emporté par l’élan et des visions de diabète, je n’ai même pas touché à la brioche aux pépites de chocolat.

Et, ce matin, je me croyais bien reparti pour suivre ce régime draconien qui, de toute évidence, ne me convient pas : trois pauvres mugs et pas de brioche.

Mais, fort heureusement, les choses ont légèrement changé depuis 15 minutes et quelques paragraphes. Hormis le fait que le soleil est maintenant passé au-dessus de la colline et que je n’ai plus froid aux pieds, j’ai également décidé de passer outre les avertissements et de refaire du café. L’équivalent de deux tasses, pour être précis. Au moment même où je tape ces lignes, je sirote donc ce qui est ma quatrième tasse et mon cœur bondit déjà de joie à l’idée qu’une cinquième m’attend bien au chaud. Je viens également de me taper, sans le moindre remord, un pain au lait fourré de pépites au chocolat (où est passée ce qui restait de brioche ?) et j’envisage, quand je descendrai remplir ma tasse pour la cinquième et dernière fois, d’en remonter un autre. Et peut-être même deux si j’arrive à organiser le transport de manière à ne pas me casser la gueule dans les escaliers.

Tiens, plutôt que de revenir dans le bureau où je ne me sens vraiment pas aujourd’hui d’écrire des conneries sans queue ni tête, je vais aller finir mon petit déjeuner dans le jardin. La table y est en plein soleil et il y a une myriade d’oiseaux.

Je reviendrai vous voir demain ou un autre jour. Peut-être pour vous parler, aussi sérieusement que faire se peut, de la montée de la xénophobie en France et dans toute l’Europe, du retour des années 30. C’est un projet qui, d’une certaine façon, me tient à cœur. Il faut juste que je trouve le courage de dessiner un plan et de faire quelques recherches.

Du reste, afin que je puisse mener cette tâche à bien, je vous serais reconnaissant de ne pas m’envoyer de mails funestes dans lesquels vous évoqueriez un possible arrêt cardiaque. Comme ça. Clac ! Hop !

Vous pouvez m’écrire, certes, mais contentez-vous de me dire que vous m’aimez ou me détestez, sans évoquer mon trépas.

Bon, je me tire vers la douceur d’un cadre champêtre.

Le bic dans l’eau

Vous est-il déjà arrivé, par une belle journée ensoleillée de printemps, de vous rendre au bord d’un lac long de 12,5 km, d’une superficie de 6 000 000 de mètres carrés, dont le périmètre est de 55 km, qui baigne les abords de cinq communes, qui est censé contenir, quand tout va pour le mieux, 133 000 000 de mètres cubes d’eau et de le trouver vide, asséché ?

Si oui, vous est-il déjà arrivé de découvrir au fond de ce lac vide, autrefois étendue d’eau douce à des centaines de kilomètres de la mer la plus proche, une coquille de moule d’une belle couleur turquoise ?

Dans l’affirmative, vous est-il arrivé de regretter, une fois de retour à la maison, alors que, cramponné à un stylo bic, vous écriviez votre mésaventure et la découverte étonnante qui s’ensuivit, de n’avoir pas photographié ladite moule ?

Et de vous retrouver dans la position inconfortable d’avoir à jurer qu’il y avait effectivement une coquille de moule sur le fond craquelé ? Que vous l’avez vue, prise dans votre main, soupesée puis relâchée ? Que vous vous êtes interrogé sur son parcours ? Sur le sens de sa vie et de la vôtre ?

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Une respiration qui cascade

Un ruisseau est un cours d’eau à l’échelle de mon âme. Et de la vôtre.

Le mot « cours » évoque la course, le mouvement, le ruissellement, l’approche, le passage et une musique qui, sans être un son de clochettes, s’y apparente toutefois.

Le cours n’est pas une fuite. Il est une venue.

Celui dont je veux aujourd’hui vous entretenir est un lit où l’eau, la roche, le bois, les couleurs et la lumière viennent faire l’amour.

Il est l’union de la danse et de la constance.

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Mon ruisseau, dont l’adjectif possessif signale que je lui appartiens, que je suis son sujet, se cache pour être découvert.

Il se dissimule au creux d’un val, ouvert au soleil, prévenant avec les ombres, qu’il a lui-même dessiné, en pente douce, en courbes harmonieuses.

Il est l’enfant au sourire irrépressible, le cœur battant, qui s’est tapi derrière la porte entrebâillée.

Plus que de vous surprendre, il veut rire. Il veut que l’aimiez. Il veut que votre cœur épouse son rythme. Il brûle de l’entendre tintinnabuler.

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Mon ruisseau est irisé. Il est bleu, il est gris, il est or. Il est iridescent et nacré. Sa transparence a les couleurs de l’intensité. Son opacité a la moire des secrets limpides. Son noir a l’aspect chatoyant des confidences enfantines de juillet que les gamins de la campagne se chuchotent sous un marronnier.

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Mon ruisseau est parfumé. Il a la fragrance de l’humidité. Il a l’arôme des bouquets. Il porte les effluves de la terre mouillée, l’odeur des feuilles et du printemps, la senteur du soleil renaissant et des ombres légères, presque bariolées.

Mon ruisseau marie l’eau fraîche, la pierre chaude et la mousse veloutée.

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Mon ruisseau chante. Mon ruisseau tinte.

Il récite par cœur, le sien et le mien, et le vôtre si vous le visitez, une chanson qu’il est encore en train de composer.

Sa mélodie cascade.

Son air est un frisson.

Sa musique est une ondulation

Un flottement

Une audace

Des variations pleines de pudeur.

Ses mots dévalent

Et dégringolent.

Ses notes sont basses

Et haut perchées

Claires

Distinctes

Modulées.

Mon ruisseau rigole

Il déborde de joie

Il a des éclats de rire et de lumière

Sa gaité est un pétillement.

Qui tapote le cœur.

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Mon ruisseau est bordé d’un sentier qui remonte, au-delà du sommet de la colline, vers le ciel.

Un chemin qui ne se descend pas.

Jamais.

Descendre, c’est découvrir qu’il existe une rivière qu’il engrosse et qui le perd.

Non, mon ruisseau parle de naissance.

Il appelle à découvrir les lèvres, la source qui l’ont enfanté.

Il est un descendant, un bébé fripé

Ses rides sont une nouveauté.

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Quelque part, à flanc de la colline, se trouvent les lèvres trempées dont il est issu

Un goulot qu’il me faudra trouver,

Pour rencontrer le mince filet

Et entendre sa première respiration.

Dessine-moi une tache

L’équinoxe de printemps et la sève que je sens monter en moi m’ont inspiré deux « tableaux ».

L’un est sobre, tout en retenue. L’autre, réalisé dans un moment d’optimisme qui ne fut pas sans rappeler une crise de démence, voire un orgasme, est plus flashy.

Je préfère très nettement l’humilité du premier mais me devais de vous livrer également l’outrecuidance joyeuse du second.

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Révision – Jacques Prévert

Petit Pepper, élève plus ou moins assidu du cours élémentaire, est actuellement plongé dans Jacques Prévert, comme l’ont été tous les enfants passés et, je l’espère très fort, comme le seront tous les enfants à venir.

En le faisant travailler tous les soirs, des images et des odeurs me reviennent en mémoire. Si je ferme les yeux en récitant, je porte la blouse bleue tachée d’encre noire de mon enfance. Et je sais à nouveau, par cœur, mes odes aux cancres. Mais, pour vous, qu’en est-il ?

Le cancre

Il dit non avec la tête

Mais il dit oui avec le cœur

Il dit oui à ce qu’il aime

Il dit non au professeur

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés

Soudain le fou rire le prend

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maître

Sous les huées des enfants prodiges

Avec des craies de toutes les couleurs

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine le visage du bonheur.

***

La page d’écriture

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit seize…

Répétez ! dit le maître

Deux et deux quatre

quatre et quatre huit

huit et huit font seize

Mais voilà l’oiseau-lyre

qui passe dans le ciel

l’enfant le voit

l’enfant l’entend

l’enfant l’appelle :

Sauve-moi

joue avec moi

oiseau !

Alors l’oiseau descend

et joue avec l’enfant

Deux et deux quatre…

Répétez ! dit le maître

et l’enfant joue

l’oiseau joue avec lui…

Quatre et quatre huit

huit et huit font seize

et seize et seize qu’est-ce qu’ils font ?

Ils ne font rien seize et seize

et surtout pas trente-deux

de toute façon

et ils s’en vont.

Et l’enfant a caché l’oiseau

dans son pupitre

et tous les enfants

entendent sa chanson

et tous les enfants

entendent la musique

et huit et huit à leur tour s’en vont

et quatre et quatre et deux et deux

à leur tour fichent le camp

et un et un ne font ni une ni deux

un à un s’en vont également.

Et l’oiseau-lyre joue

et l’enfant chante

et le professeur crie :

Quand vous aurez fini de faire le pitre !

Mais tous les autres enfants

écoutent la musique

et les murs de la classe

s’écroulent tranquillement.

Et les vitres redeviennent sable

l’encre redevient eau

les pupitres redeviennent arbres

la craie redevient falaise

le porte-plume redevient oiseau.

Jacques_Prevert