Autoportrait

Il n’y a pas de fumée sans « je ».

SP Autoportrait

Carnets (13)

Réveil et éveil ne sont pas la même chose, nous le savons tous. On peut se réveiller et ne pas s’éveiller. Cet état de semi-conscience, du reste, est propice à des accidents domestiques divers et variés, dont les plus courants, si je me fie à mon expérience, sont la rencontre du gros orteil droit avec un pied de table et le versement sur le plan de travail d’une quantité de café équivalente, au maximum, à un cinquième de la capacité totale de la tasse censée accueillir le précieux liquide.

Le point d’équilibre est atteint lorsque l’esprit est clair et que le pas et la main sont fermes. En ce qui me concerne, à condition toutefois que, la veille, je n’ai pas ingéré plus de cinquante centilitres de bière, ce subtil réglage ne se fait pas avant l’absorption de trente à quarante centilitres d’un café 100 % arabica, soit environ deux grandes tasses. De cinquante centilitres à deux litres de bière, l’état de plein éveil nécessite entre trois et six tasses. Au-delà de deux litres – ce qui, ma foi, est devenu fort rare depuis que je n’habite plus dans un pays où la bière est si peu chère qu’on a l’impression d’être payé pour en boire – le café est impuissant et la journée, foutue.

J’aborderai une autre fois la question café/vin.

Café

Carnets (12)

Umberto Eco. Voilà un mammifère à l’écriture virevoltante. Ce qui, sans conteste, est à mettre à son crédit. Mais aussi, parfois, à sa décharge. Reconnaissons qu’il lui arrive, plus souvent qu’à son tour, d’aller et de venir dans tous les sens, au risque de perdre son lecteur. Si son dernier roman a les qualités habituelles, il a également, plus que ceux que j’ai lus précédemment, tous les défauts de ces qualités. Et il faut parfois s’accrocher à son fauteuil volant.

Je dis « fauteuil volant » mais ce peut être un autre meuble : il est des gens qui, pour leurs voyages littéraires, préfèrent une chaise droite et d’autres qui privilégient leur canapé ou leur lit. Le sable d’une plage et un coin de pelouse, tout autant que le mobilier déjà cité, décollent également très bien.

Nudité. Passé un certain âge, il est mal vu d’être aperçu nu. Même dans son propre jardin, par une journée divinement chaude et superbement ensoleillée. Les passants éventuels en prendraient inévitablement ombrage et vous battraient froid. Que vous ayez gardé une âme d’enfant n’y changera rien : passé un certain âge, les regards perdent leur capacité à voir au-delà de la chair. Ils butent sur la peau.

Et vous en êtes réduit, fesses convenablement couvertes, à l’ombre d’un arbuste dont vous ignorez le nom, à photographier un enfant qui s’éclabousse de bonheur.

Douche

Une chaise. Descendue, assez récemment, de l’auberge abandonnée qui se trouve cinquante mètres plus loin et vingt mètres plus haut (autant être précis) par quelque inconnu peut-être féru de symbolique et de géométrie, elle est maintenant posée très exactement au centre de l’endroit où, autrefois, se trouvait l’étroite salle d’attente d’une petite gare de pierre grise.

Cette chaise, c’est indéniable, a une histoire. Elle a peut-être même connu un lourd passé. Mais n’attendez pas de moi que je l’imagine et vous le livre. Ses tubes, encore trop rutilants, ne me disent pas grand-chose de perceptible. Je ne sais pas où vous en êtes dans vos rapports avec le métal mais, voyez-vous, en ce qui me concerne, il doit être presque entièrement rouillé pour devenir audible.

Chaise 1Chaise 2

Une pompe. A l’inverse, cette vieille pompe à essence Satam des années 30, malgré les lambeaux de peinture qui la couvrent encore en partie, raconte un village. Si l’on colle l’oreille contre son cœur, on entend approcher des tracteurs, on sent l’odeur des foins, le parfum lourd de la terre automnale fraîchement retournée. On perçoit les mots traînants, désarticulés des paysans ; on distingue l’accent pointu du médecin dans sa Traction Avant.

On reconnait le bruit inimitable des sous percés qui cascadent et trébuchent entre des mains.

Pompe Satam années 30

858. C’est l’année qui est gravée au-dessus de ce visage rond qui orne une stèle en trois brisée. J’ai cherché avec mes doigts le 1 qui pourrait précéder ces trois chiffres mais il n’y avait rien que la pierre sauvage, ni creux perceptible ni cicatrice presque effacée.

Stèle 858

Carnets (11)

Réveil. Quatre heures et huit minutes. L’esprit est clair et la démarche, assurée. Le silence, ponctué çà et là du plic-ploc du café qui nait, regorge de possibilités. J’aime les rides sur la surface du liquide sombre, les cercles voyageurs que dessine la chute lente des gouttes allongées. La fatigue viendra plus tard, dans l’après-midi, dans la soirée, quand la journée sera usée. Pour le moment, je suis pieds nus, souple, léger.

Fenêtre ouverte. Un éclat noir et frais dans le toit en pente.

Poésie. Les matins de silence, lorsque je devance le monde, j’ouvre fréquemment un livre chinois ou un recueil japonais et j’y cherche les lignes qui, le mieux, décriront la tranquillité, l’instant suspendu.

J’ai un petit livre, commenté par Ôoka Makoto, dans lequel les tankas et les haïkus sont classés par saison. C’est un livre qui sent bon et dont je me surprends souvent à caresser le papier.

Ce matin, j’ai opté pour un tanka automnal de Hanazono, 95e empereur du Japon. Né en 1297, il régna de 1308 à 1318, avant d’abdiquer et, devenu moine, de se consacrer à la poésie. En 1346, deux ans avant sa mort, il publia l’anthologie Fûgashû (« Recueil d’élégance »).

Dans la transparence de mon cœur s’en est allée la nuit

Tournée vers elle pourtant j’en oubliais la lune

Waga kokoro sumeru bakari ni fukehatete

Tsuki o wasurete mukau yo no tsuki

(Note d’Ôoka Makoto : « Le cœur, la nuit, parfaitement purs jusque dans leurs moindres replis, se sont avancés au plus profond d’eux-mêmes, et le poète s’aperçoit soudain que, dans un oubli total du monde, il était resté les yeux tournés vers la lune. Abandon de soi qui fait presque sentir une sorte de transcendance religieuse. C’est au milieu du XIVe siècle, à la faveur d’un court répit durant les troubles opposant les cours du Nord et du Sud, qu’a pu être composé l’anthologie impériale Fûgashû. L’empereur retiré Hanazono en fut le principal inspirateur. Comme auteur de tanka, il était lui-même un des poètes impériaux les plus représentatifs de l’époque, à l’égal de l’empereur retiré Fushimi et de l’impératrice douairière Eifuku. »)

Emperor_Hanazono

Plus tard. Bientôt sept heures et toujours pas de clarté. On dirait que la nuit répugne à m’abandonner. A moins que ce ne soit l’odeur du café qui la retienne.

Lapin. Il vivait seul dans un clapier de béton derrière ma maison. De plus en plus souvent, les deux ânesses qui règnent sur l’enclos ouvraient la grille rouillée de sa prison et, sous leur protection, il gambadait dix minutes, une heure, une demi-journée. Puis, le paysan nostalgique qui, ici, possède tout – vallées, monts et forêts – l’attrapait par les deux oreilles et le remettait délicatement dans la cellule. Mais, chaque jour, d’un coup de dents de plus en plus adroit, une ânesse ou l’autre rouvrait la grille, laissait sortir le lapin et le léchait du bout de sa grosse langue râpeuse. Enfin, propre et mouillé, il sautait de ci, de là, des bords de la mare jusque sous le châtaignier, boule de gaité parmi les oies, les dindons et les poulets.

Après trois semaines d’évasions, le paysan, qui aime ses ânes et respecte leur jugement, secoua la tête, sourit, trembla, rit à gorge déployée et lança : « Vive la liberté ! Désormais, Lapin, tu seras libre, affranchi. Tu iras où bon te semblera comme tout citoyen le devrait. De toute façon, je ne t’aurais jamais mangé. Cependant, si tu vois le renard, il te faudra courir vite et bien te cacher. »

Aujourd’hui, Lapin vit chez moi, dans mon jardin. Il creuse des trous à l’ombre, entre les plants de piments, et s’allonge dans la fraicheur ainsi dégagée. Il croque les pommes des basses branches, mâchouille des pissenlits, joue au football, court autour de mes jambes et se cache dans la grange à la nuit tombée. Une fois par jour, il se glisse auprès des ânesses, dans l’enclos mitoyen et, les yeux fermés, il laisse leurs grosses langues délicieuses le nettoyer de fond en comble. Puis il revient à petits sauts, renifle choux et blettes et se roule langoureusement dans la poussière, à la place qui est maintenant la sienne.

Heureux qui, comme un lapin sans nom, a dompté des ânesses et leur fermier.

Lapin

Carnets (10)

DSK. A mon grand étonnement, j’ai trouvé DSK, ou son saisissant sosie, dans une Rubrique à Brac du dessinateur Gotlib et, plus précisément, dans le tome 5, que je crois paru en 1974.

DSK_Gotlieb_1

Frelon asiatique. Ça y est, il a débarqué dans ma contrée. Ce qui n’est pas vraiment une surprise puisque, l’été dernier, il n’était qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, dans la vallée de la Dordogne. Un paysan voisin s’est fait piquer à la gorge. La douleur fut telle qu’il ne veut même plus aller ramasser les fruits sur sa propriété. On le sent mentalement affaibli, diminué. Il a rencontré la peur.

Les abeilles qui habitent derrière chez moi ont du souci à se faire. Quant au miel, j’ai bien peur que la guerre ne nous en prive.

Papillon. Un lépidoptère nocturne (qu’autrefois, avant que l’analyse phylogénétique ne vienne tout bouleverser et ne rende le terme désuet, nous appelions hétérocère) s’est installé dans ma chambre, près de la lampe de chevet. Il pourrait, sous toutes réserves, s’agir d’une sympathique Citronnelle rouillée ou Phalène de l’alisier que d’aucuns, particulièrement doués en prononciation, préfèrent nommer, quand ils jouissent d’un public acquis, Opisthograptis luteolata.

Citronnelle rouillee

Ectopique. C’est là le dernier mot dont j’ai appris le sens. Et, depuis, je confesse l’avoir utilisé une petite vingtaine de fois. La plupart du temps, mes interlocuteurs, ou quelle que soit la façon dont on nomme les gens qui m’écoutent parler, ont immédiatement demandé des explications. Mais quelques initiés m’ont lancé un clin d’œil complice. Ils ont paru, comme qui dirait, heureux d’apprendre qu’ils n’étaient pas les seuls au monde à porter le fardeau de la connaissance.

Café. De plus en plus dépendant. Je me surprends à tendre vingt fois la main vers la tasse déjà vide.

Frelon européen. Tous les soirs, dès que la nuit est tombée et que les lampes sont allumées, il en entre deux ou trois dans la chambre ou le bureau. Quoique jamais en même temps. Lire devient alors impossible. Le bruit est tel que l’on se croirait dans une usine ou sur un chantier, parmi des ouvriers cocaïnés. Et ça se cogne aux murs et ça heurte le plafond et ça vous frappe au front.

DSK (2). Je me demande si cet autre passage d’Une Tranche de Vie ne fait pas référence, de manière détournée mais limpide, au formidable débit de notre ex-futur président.

DSK_Gotlieb_2

Comme un Lego. Manset et Bashung sont très certainement les auteurs-compositeurs-interprètes français que je préfère. Imaginez donc quelle fut ma joie, en 2008, de découvrir qu’ils avaient collaboré sur Bleu Pétrole, le dernier album de Bashung. Manset en a composé ou co-composé quatre morceaux sur onze. La plus marquante de ces quatre chansons est sûrement Comme un Lego, que Manset lui-même reprendra quelques mois plus tard sur son excellent album Manitoba ne répond plus.

Entre la version de Bashung et celle de Manset, je préfère, de très loin et sans la moindre hésitation, les deux.

Carnets (9)

Nothing Hill. Pas une seule fois je n’ai été déçu par le paysage de prés, de collines boisées et de vallons ombragés qui s’ouvre devant mes fenêtres. Jamais je ne m’en suis lassé.

Planter sa maison dans un décor changeant, c’est l’ancrer dans un voyage.

McDonald And Giles. Voici un album, de 1970, enregistré par des membres, anciens ou non, de King Crimson. Il a le goût d’un album de la première heure de King Crimson. Il en a le son, Il en a la voix. Mais ce n’est pas du King Crimson. Plus lumineux, plus digeste, moins ambitieux, moins abouti.

Si vous voulez tout savoir, c’est ce que j’écoute en écrivant ces quelques lignes.

Kadhafi. Le fou du désert à la garde-robe de rêve est, semble-t-il, en train de livrer son dernier combat. Cette ordure a toujours eu un côté je-me-branle-de-ce-que-vous-pensez-de-moi qui va me manquer.

J’aimais aussi beaucoup ses « amazones » et particulièrement la toute ronde ci-dessous. J’ai souvent rêvé qu’elle et moi, mais surtout moi, faisions ensemble des trucs sexuels tout à fait déments derrière un moucharabieh recouvert de peinture dorée.

kadhafi_Amazone

Etat d’esprit :