Heureux qui, comme voyage, a fait un bel abysse

Entendons-nous bien : de la Suisse, il est des choses que je sais, des choses que je savais mais que j’ai choisi d’oublier afin de faire de la place à de nouvelles et plus intéressantes connaissances sans le moindre rapport avec la Suisse et des choses que j’ignore. Les choses que j’ignore, et que je ne saurais bien évidemment quantifier puisque je les ignore, sont toutefois plus nombreuses que la somme des choses que je sais et des choses que je savais mais que j’ai choisi d’oublier afin de faire de la place à de nouvelles et plus intéressantes connaissances sans le moindre rapport avec la Suisse. Je suis catégorique sur ce dernier point, pour ne pas dire péremptoire : de la Suisse, ce que j’ignore a toujours excédé et excédera toujours ce que je sais, savais ou saurai un jour.

Cet avertissement étant posé de la manière la plus inamovible qui soit, nous allons maintenant passer au récit de mon court voyage dans la Confédération dite helvétique. Sachez cependant, et ce sera là mon ultime exorde, que ce je vais taire dépasse de loin ce que je m’apprête à dire. Je suis, voyez-vous, une créature chez qui une pudeur excessive le dispute à une fainéantise effrénée. En outre, je le confesse, je n’ai jamais rien à dire qui ne mériterait plutôt d’être tu. En fait, s’il n’en tenait qu’à moi et si je n’étais pas quotidiennement confronté à des gens qui exigent que j’émette des opinions sur tout un tas de sujets qui m’indiffèrent autant qu’ils leur importent peu, je m’en tiendrais strictement à un éventail restreint d’onomatopées monosyllabiques quel que soit le sujet abordé.

– Salut Pepper.

– Hum…

– Tu vas bien ?

– Hum…

– Le temps s’est considérablement rafraîchi, non ?

– Prout.

Mais revenons-en à la Suisse, puisque tel est le sujet dont j’ai choisi de vous entretenir aujourd’hui, avant que trop de digressions intempestives et un mauvais vent ne nous en éloignent irrémédiablement.

Je suis entré en Suisse comme je suis auparavant entré dans maintes autres contrées d’Europe ou d’ailleurs : en voiture et sous l’emprise de cannabis. Je n’ai donc qu’un souvenir assez imprécis de ma très rapide admission en cette terre étrangère. Pour tout dire, ce fut tellement brusque que je ne saurais déclarer avec certitude s’ils m’ont vu entrer. Je ne sais d’ailleurs pas moi-même, alors que j’étais au cœur de l’action, si j’ai vraiment tout saisi de cet événement. De Genève, qui fut ma première étape, j’ai néanmoins retenu deux choses, qui ont bouleversé à tout jamais le peu que je croyais savoir de la Suisse depuis l’école primaire : les toilettes sont gratuites et certaines rues, quoique totalement dénuées de crottes de chiens, sont jonchées de papiers, d’emballages et de mégots. J’ai d’ailleurs moi-même choisi, comme en témoigne la photo ci-dessous, d’écraser ma toute première cigarette helvétique dans un parc de la vieille ville où s’ébattaient quelques enfants de tailles et de formes différentes mais propres sur eux.

Mégot

J’ai également vu, après avoir fait l’acquisition d’une vignette autoroutière à 40 francs, Nyon, Lausanne, Montreux et quelques autres localités dans lesquelles j’ai peu ou prou uriné gracieusement et écrasé au grand jour un nombre non négligeable de mégots, dont certains étaient plus infundibuliformes que d’autres. De Montreux, si vous le permettez, je retiendrai, en plus d’une vue à couper le souffle, d’un hôtel tout jaune, d’un gardien de parking et d’une noire statue de Freddie Mercury dont je me demande toujours ce qu’elle foutait là, les affriolantes cuisses délicatement tannées d’une pulpeuse blonde qui, assise les jambes croisées très haut au bord du lac, pianotait négligemment sur son smartphone. Je n’aime pas particulièrement les blondes manucurées – la chose est amplement documentée – mais je suis suffisamment honnête pour reconnaitre que certaines d’entre elles, si l’on veut bien faire abstraction de leur nature, ont des corps qui pourraient rivaliser en sensualité avec ceux des brunes à qui j’ai choisi de consacrer gaillardement ma vie sexuelle. J’ai brièvement subodoré, mais peut-être était-ce dû à sa minijupe de grande marque et à ses harmonieux pilons au ton de gelée royale, que cette Vénus dans son joli cadre devait avoir très bon goût. Une saveur qui ne serait pas sans évoquer une eau minérale lapée à la source même.

Montreux

Mais quittons Montreux, son lac et ses pissotières désintéressées et roulons plus avant. Au-delà est la Suisse dont je veux vous entretenir, celle des hauteurs et des abîmes. En fait, plus précisément, ce sont de mes rapports avec les hauteurs et les abîmes suisses dont je voudrais vous narrer les terribles aventures.

Route montagnes

La hauteur étant la dimension de quelque chose depuis sa base jusqu’à son sommet, et non l’inverse, il faut être dans la vallée, et donc près de la base, pour parler de la hauteur d’une montagne suisse. Par contre, dès lors que vous êtes près du sommet de ladite montagne et que vous plongez dangereusement votre regard vers la vallée lointaine, c’est la Suisse profonde que vous voyez. Or il paraîtrait que je souffre d’acrophobie, affection que Wikipédia, toujours en veine d’informations opportunes, décrit comme une « peur extrême et irrationnelle des hauteurs ». S’il se trouve que ma peur est effectivement extrême, elle ne saurait être irrationnelle pour la simple et bonne raison que, dès lors que vous marchez un tantinet cannabisé sur les quinze centimètres de sentier qui bordent un à-pic vertigineux, le risque de tomber dans le vide est beaucoup plus grand que si vous étiez resté parfaitement sobre dans la vallée, au fond inoffensif de ce même vide qui vous tétanise tant quand vous osez le prendre de haut. En fait, ce diagnostic d’acrophobie est insatisfaisant en ce sens que je ne souffre pas de la moindre peur des hauteurs à partir du moment où il m’est permis de contempler un sommet depuis sa base. Placez-moi au pied de la Tour Eiffel, par exemple, et je vous assure que je pourrais regarder son faîte aussi bravement que n’importe quel touriste chinois. De même, je puis tout à fait, depuis mon jardin en friche, admirer le vide translucide qui nous sépare des étoiles sans éprouver le moindre début de panique. Ma peur, pour laquelle il n’existe à ma connaissance pas encore de mot, est plutôt une peur extrême mais parfaitement rationnelle de l’abîme vu d’en haut. L’abîme que je considère depuis le bas et non depuis un point qui le domine, je le réitère, me laisse de marbre. Je pourrais même, c’est vous dire, vivre tout au fond d’un ravin. Pour résumer, nous pourrions donc dire que je souffre d’une semi-abismophobie qui, en plus d’être un diagnostic bien plus pointu que celui de pleine acrophobie, est également un mot qui n’existait pas il y a encore quatre ou cinq lignes (j’ai penché un temps pour « abismusophobie » mais il m’est vite apparu que nous étions là face à un terme trop complexe qui n’aurait que peu de chances d’entrer dans les chaumières et de s’y faire une niche près de l’âtre rougeoyant). A noter, même si cela n’a pas le moindre rapport avec le voyage automobile qui nous occupe présentement, que je n’éprouve aucune peur en avion, même lorsque ce dernier appartient à Air France : passée une certaine hauteur, j’en viens à croire que la profondeur n’a plus ni sens ni réalité. En outre, selon l’heure, j’aime à profiter pleinement des apéros-cacahuètes ou des petits déjeuners qui suivent immédiatement le décollage.

Un voyage automobile au plus près de sommets aux allures de mâchoire acérée, comme il faut s’y attendre, sinon s’y résigner, ne peut se faire que par des routes qui finissent inévitablement par dominer des profondeurs indécentes, des trous pornographiques. Ajoutez à cela que certaines de ces routes ne sont en fait que des moitiés de routes (ces cons de Valaisans ont systématiquement oublié de construire la voie opposée) sans le moindre accotement ni la plus dérisoire rambarde, quelle qu’en soit la matière, et vous avez le cauchemar absolu de l’automobiliste chroniquement abismophobe et passagèrement cannabisé. Du coup, parce qu’il n’est tout de même pas question que vous ne voyiez pas ce que vous êtes venu voir, vous laissez le volant sur lequel vous vous crispez tant. Vous voulez bien marcher, enchaîner les randonnées, aller voir un glacier qui fond, un lac turquoise qui gèle, des pâtures d’estive, des mayens autres que le mayen où vous séjournez à la lampe à pétrole mais tourner le volant d’une voiture subitement trop large sur cette route depuis toujours trop étroite est au-dessus de vos forces. Vous devenez alors passager mais votre corps n’en cesse pas pour autant de réagir avec virulence à la vue – et à l’idée – du vide dont rien ne vous sépare sinon l’adresse d’un pilote que vous souhaitez plus raisonnablement défoncé que vous-même. Il vous suffit déjà qu’il conduise d’une seule main et gesticule violemment de l’autre sans que vous ayez besoin d’entretenir des doutes sur sa prise avec la réalité, son degré de conscience. Vous comptez les Tic-Tac et les cachous dans le vide-poche, vous grattez inutilement les réglages de la stéréo, vous vérifiez le contenu de la boîte à gants, vous cherchez que faire de parfaitement anodin à la place du mort qui est la vôtre mais, sans cesse, sans que vous n’y puissiez rien, vos yeux se portent à nouveau sur la route mouillée et sur l’abîme qui est son prolongement et dont vous ne percevez plus la limite. La peur, clé aux deux bras, vous maîtrise, vous plaque le visage contre le pare-brise, vous force à vivre ce que vous voudriez nier. Sucer réclame une décontraction dont vous êtes maintenant incapable : vous mordez à pleines dents les Tic-Tac ou les quelques cachous que vous n’avalez pas tout rond. Vos muscles se contractent, vous serrez les fesses à tel point qu’elles vous tiendraient dans une seule paume. Vous priez pour que vos testicules, peut-être réduits à la taille de grelots pour ce que vous savez encore d’eux à cette heure, ne viennent pas s’entrechoquer bruyamment : le pilote, qui a quitté la route des yeux pour se pencher sur la nouvelle toiture d’un chalet en contrebas, n’a pas besoin d’une telle surprise. Vous priez et vous ne lâchez plus la route des yeux : de votre concentration extrême, maintenant que le pilote s’est trouvé un autre centre d’intérêt sans rapport avec la chaussée mesquine, dépend la trajectoire du véhicule. Vous pouvez désormais avec votre seul regard d’airain ce que vous ne pouviez plus avec un simple volant et trois pédales. Vous avez momentanément versé dans la folie.

En haut, c’est beau, pur et magique. Il faut bien l’admettre, malgré l’épuisement mental. Du point de vue d’un abismophobe, voyez-vous, le seul véritable problème du sommet ne réside pas dans son aspect esthétique, qu’il sait apprécier comme tout un chacun, mais dans la distance verticale qui le sépare du point le plus bas du val ainsi que dans la distance – n’oublions pas celle-là – qu’il faudra de nouveau parcourir dans le sens inverse, mais tout aussi vertical que son contraire, pour revenir au fond du trou. Je ne veux pas entrer ici et maintenant dans des détails sordides mais vous devez tout de même savoir que, pour un abismophobe, et du diable si je ne viens pas de démontrer que je suis un abismophobe magnifique, la descente est toujours pire que la montée. Dans des proportions telles que ce ne saurait être quantifiable. Ni même exprimable sans nuire gravement à la fragile convalescence que vit maintenant le narrateur.

Autrement, voici quelques photos prises lors de mon périple. Plein n’ont aucun rapport avec la teneur du texte ci-dessus.

Papiers

VignesLes HaudèresDent blancheMayen 1Mayen 2VoletBois Suisse 4Bois Suisse 2 Bois Suisse 3 Bois Suisse 1Bidons de laitLampeBois Suisse 5

2 réflexions sur “Heureux qui, comme voyage, a fait un bel abysse

    • Nous sommes donc déjà au moins deux à souffrir de cette abismophobie qui n’existait pas il y a encore quelques jours. La vitesse de propagation est terrifiante.

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