Blennorragie triomphante. Et la Peur

Il parait, mais je ne sais plus où j’ai lu cela, que « l’Elysée veut faire [du centenaire de la première guerre mondiale] un événement majeur du quinquennat de François Hollande, pour rassembler les Français autour de la mémoire nationale. » D’où la présence, lors du défilé du 14 juillet, de tout un tas de types vêtus de la panoplie complète et bien repassée du Poilu en partance pour l’enfer (j’eus préféré, aussi bien par souci d’authenticité que de pédagogie, les voir déguisés en Poilus de retour de l’enfer). Personnellement, mais je suis d’autant moins patriote que je suis ochlophobe, je n’ai pas envie de me rassembler avec quelque peuple que ce soit autour de quoi que ce soit, et encore moins autour d’une très sélective « mémoire nationale ». Pour tout vous dire, ce concept de « mémoire nationale » me donne plutôt envie de me dissocier de toute idée de nation. Les images qui me viennent à l’esprit quand je pense à la Première guerre mondiale sont exemptes de gloire, de noblesse ou d’héroïsme. En fait, elles ressemblent assez étonnamment aux illustrations d’un dictionnaire des horreurs, chapitre « blennorragie triomphante ». Voici quelques chiffres, anecdotes et images (choisis un peu au hasard) :

675. C’est là le nombre officiel des Fusillés pour l’exemple. Si toutefois vous enlevez les toiles d’araignée que sont les mensonges de la République, vous arriverez bien plus vraisemblablement à un bon millier. Un Fusillé pour l’exemple est un môme que l’on assassina pour lui apprendre à ne pas vouloir mourir. En pure perte puisque, la mort étant ce qu’elle est, aucun d’eux n’a retenu la leçon. En revanche, on ne peut nier la valeur d’exemple des Fusillés pour l’exemple puisque 1 400 000 autres mômes qui ne voulaient pas plus mourir ont tout de même choisi de périr à leur corps défendant. Mais il faut dire que leurs options étaient plutôt limitées. A noter que les sénateurs français, des crétins qui n’ont approché la guerre que les rares fois où ils sont tombés sur sa définition dans le dictionnaire, ont refusé cette année encore de « rétablir dans leur honneur » les Fusillés pour l’exemple. La ligne officielle veut toujours qu’ils fussent des lâches mais quiconque a réfléchi ne serait-ce que deux secondes à la question sait pertinemment que, si des types confrontés quotidiennement à la mort refusent tout d’un coup d’être encore confrontés quotidiennement à la mort, c’est parce que, contrairement à des ministres, sénateurs, généraux et juges militaires qui n’ont jamais été confrontés quotidiennement à la mort, ils savent très exactement de quoi il retourne. Si mon grand-père n’était pas revenu de l’abîme, j’eus été fier qu’il soit à tout jamais un irrécupérable Fusillé pour l’exemple.

Fusillé pour l'exemple

Les 100 000 « non morts pour la France ». Un « non mort pour la France » est un type que la France a envoyé au casse-pipe, qui est mort au casse-pipe ou à cause du casse-pipe mais dont, contre toute attente, la France ne veut pas reconnaitre que le casse-pipe fut le lieu ou la cause première de la mort. Parmi ces âmes qui flottent dans les limbes de la République depuis cent ans, on trouve des soldats morts de diverses maladies choppées dans les tranchées, des soldats morts des suites de leurs blessures une fois rentrés à la maison, des suicidés et tous ceux que l’on fusilla à quelques mètres ou kilomètres des tranchées parce que, après des semaines, des mois ou des années de combats et de bombardements incessants, qu’ils fussent encore lucides ou devenus fous à lier, ils ne pouvaient plus voir la mort en peinture.

80 000 – 100 000. Il n’existe rien de plus précis que cette fourchette à deux dents pour estimer le nombre des soldats coloniaux qui sont morts dans la boue des tranchées pour la plus grande gloire du pays qui les asservissait. En nombre d’individus tués, ce sont les Algériens qui remportent la palme (26 à 35 000 morts). En pourcentage, ce sont les Marocains (30 % de leur contingent). Que cette chair à canon que l’on importa pour mourir pour la patrie (et que l’on importera plus tard pour nourrir la patrie) s’estime toutefois reconnaissante d’avoir eu droit à une fourchette car on eut pu aisément calculer sa mortalité au poids.

soldats coloniaux

260 000 – 300 000. Autre fourchette, qui sert cette fois-ci à estimer le nombre de Disparus du côté français. Les Disparus sont pour la plupart des soldats qui furent ensevelis par les montagnes de terre que soulevaient les obus ou dont les corps mitraillés pourrirent dans le no man’s land. On compte bien sûr les très nombreux Eparpillés au nombre des Disparus. Un Eparpillé est un Disparu qui se présente sous forme de bouts, de fragments et de tranches. L’un dans l’autre, les Disparus doivent représenter entre 18 000 et 25 000 tonnes.

Première guerre_main arrachée

350 000. C’est le nombre de pères, de fils, de frères, de maris, d’amants, d’oncles et de cousins français et alliés qui furent tués ou blessés lors de l’offensive décrétée par le général Nivelle, un vieux crouton qui, certainement persuadé que l’adversaire habitait sur une autre planète, ne pouvait s’empêcher de parler de ses plans d’attaques aux journalistes ou de s’en vanter auprès de galantes dames lors de dîners tirés à quatre épingles. Après l’avoir un peu boudé pour les hécatombes dont il fut le responsable, la République finira par le couvrir d’honneurs et de médailles pour les hécatombes dont il fut le responsable. Cet assassin et ses breloques sont inhumés aux Invalides. Curieusement, sa sépulture imméritée n’a jamais servi de crachoir. L’accession de Nivelle au statut de héros et de glorieux symbole de la nation est une des multiples démonstrations d’une évidence que l’on a tendance à oublier, faute de l’avoir gravée sur nos frontons : la nation est un tapis qui repose sur une épaisse couche de merde et d’hémoglobine. Au jour d’aujourd’hui, rien ne permet d’affirmer que ce bon général se soit réincarné en une boîte de conserve rouillée dont on userait comme chasse d’eau de fortune. Mais il est permis d’en rêver.

1 300 000 000. C’est le nombre total d’obus tirés pendant le conflit, sur tous les théâtres d’opération. Ce chiffre colossal peut paraitre complètement dénué de sens au premier abord mais vous découvrirez vite qu’il ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Si vous pouvez toutefois oublier une seconde l’antipathie qu’il vous inspire et le multiplier par le prix de vente de chaque obus et de chacun des canons qui vont avec les obus, il vous racontera comment certains de vos compatriotes, au péril de la vie des autres, ont bâti leur fortune et, l’une entraînant l’autre, leur respectabilité. A noter que certains des grands industriels de la mort, quoique fort peu, voire pas bézef, n’ont pas hésité, dans un magnifique élan patriotique, à envoyer leurs propres enfants au casse-pipe. Cela peut à priori paraître également dénué de sens mais l’un dans l’autre, c’est-à-dire aussi bien en ce qui concerne la trésorerie que la respectabilité, ce ne fut pas le pire de leurs investissements. Au cours des âges, on a connu des infanticides qui rapportaient beaucoup moins.

139. Le nombre des obus qui se sont abattus à chaque putain de minute sur Verdun pendant les trois cents putains de jours que dura la bataille du même nom. Si, pour les survivants, ce furent sans nul doute de très longues journées, tout laisse à penser que, pour les morts, ce furent des jours interminables. Ce chiffre de 139 obus à la minute peut de prime abord paraitre complètement dénué de sens mais vous découvrirez vite que lui aussi ne fait pas meilleur effet à la deuxième rencontre. Quoi qu’il en soit, au-delà de l’antipathie qu’il inspire, il a le mérite de raconter les cadences infernales qu’ont dû subir les caisses enregistreuses des fortunes dont il était question précédemment. Je ne serais d’ailleurs pas surpris d’apprendre que, pendant la Première guerre mondiale, l’industrie des caisses enregistreuses fit autant de progrès que l’industrie de l’armement. En fait, si l’on considère que, pendant la bataille de Verdun, il a fallu tirer en moyenne 80 obus pour arriver à tuer un seul soldat (français ou allemand) mais que tous les obus, létaux ou non, ont été facturés et payés, il se pourrait même que les caisses enregistreuses aient pu en remontrer aux canons en termes de précision.

22 août 2014. Avec 27 000 morts en 24 heures, soit quasiment 19 à la minute, le 22 août 2014 est la journée la plus meurtrière de l’histoire de France, préhistoire, protohistoire et période gauloise comprises. Jamais avant et jamais depuis (mais il ne faut pas désespérer), on n’aura fait mieux. Tout avait pourtant bien commencé puisque Français et Allemands ne pouvaient pas se voir. Malheureusement le brouillard matinal a fini par se lever et la clarté nouvelle a apporté confirmation que Français et Allemands ne pouvaient vraiment pas se voir.

Cartes postales. Ce qui est bien avec les cartes postales de l’époque, c’est qu’elles se passent de tout commentaire, de toute interprétation. Aucun message subliminal, aucun « stimulus […] conçu pour être perçu au-dessous du niveau de conscience », ne s’y cache. Vous pouvez les regarder autant que vous voulez, je vous promets que vous ne ferez pas pour autant rentrer deux caisses de Coca-Cola.

Graine de poilu_1Graine de poilu_2 Graine de poilu_3 Graine de poilu_4 Graine de poilu_5 Graine de poilu_6Graine de boche

Peur. La peur, « ce terme […] qui ne figure pas dans l’histoire de France », était telle qu’elle renvoyait les hommes « au fond des oubliettes où se cache le plus secret de l’âme », dans « un cloaque immonde », dans « une ténèbres gluante ». Ils avaient peur de mourir « au point de ne plus tenir à la vie ». Ils mitraillaient d’autres hommes qui ne pouvaient se dégager de la mort qu’ils distribuaient et ils en « tremblaient et voulaient se sauver » : ils avaient peur « à force de tuer ».

(Les mots entre guillemets du dernier paragraphe sont tirés de La Peur de Gabriel Chevallier, un roman-récit de première main d’une puissance telle que, dans la littérature consacrée à la Première guerre mondiale, il n’a que deux égaux : A l’ouest, rien de nouveau d’Erich Maria Remarque et Les Croix de bois de Roland Dorgelès.)

La Peur_Gabriel Chevallier

 

2 réflexions sur “Blennorragie triomphante. Et la Peur

  1. Ces cartes postales sont hallucinantes! Les chiffres que vous citez le sont aussi. On a beau savoir que cet épisode est un des plus absurdes, voire le plus absurde de l’histoire française, chaque fois, on est saisi d’horreur. Et cela se célèbre!Pfff ! Et se reproduit actuellement en Palestine. Les caisses enregistreuses exultent.

    • Oui, un épisode absurde né du patriotisme, alimenté par le patriotisme et qui, comble de l’absurdité et du crétinisme, sert tous les ans depuis 100 ans à exalter encore plus le patriotisme. On croirait voir les survivants d’une terrible épidémie fêter la maladie qui a décimé leurs familles, leurs villes et leurs villages.

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