Mot-valise, visages de voyageurs immobilisés

On ne les appelle plus guère que SDF. On a entassé leurs existences brisées, méprisées, burinées, mouillés, délavées, battues par les vents dans un mot-valise qui ferme bien et s’écrit aisément.

On les a réduits à trois lettres qui sont censées dire tout et sans passion de leur multiplicité, de leurs chemins, de leurs rêves, de leurs douleurs, de leurs accidents, de leurs éclats de rire, des combats qui dilatent leurs minutes, étirent leurs heures et, bien souvent, écourtent leurs vies. On les a ramenés à un acronyme qui détermine leur emplacement et définit leur rôle. Leur désignation est leur strapontin et leur saynète.

Oh, on en a concassé bien d’autres avant eux : OS, DRH, PDG, CAE, VRP. Vous, moi. Ils ne sont ni les premiers ni les derniers dont on tait, dont on dissimule les luttes minuscules et les combats épiques, les impasses et les horizons, derrière des sigles insignifiants que, crétins que nous sommes, nous adoptons sans plus tarder. Non, ils ne sont pas les premiers que l’on personnifie en les désincarnant, que l’on explique en les abrégeant. Le système est une structure et une méthode dont l’équilibre et le fonctionnement ne pourraient être sans chosification ni, surtout, circonscription.  Moins on en dit, plus on en saurait.

Je, vous, nous, ils les intitulons SDF et, parce qu’ils ont le pouvoir par leur simple présence de brûler nos regards, de déchirer nos voiles, de faire éclater nos bulles et de souiller nos espaces, nous les souhaiterions invisibles.

Ils sont un échec et une laideur que nous voulons inconnus, étrangers, mais qui soudain, au détour d’une rue, sont parfois là à nous chuchoter des mots grossiers qui sont puanteur, meurtrissures et saleté.

Nous nous en écartons. Nous nous faisons fugaces, inaperçus. Nous nous pressons pour échapper aux tentacules vénéneux qu’ils pourraient avoir. Plus loin, quand nous sommes sains et saufs et à nouveau supérieurs, quand ils ne sont plus un péril, quand ils ont perdu le pouvoir qu’ils ont momentanément eu sur nous, ils redeviennent, avant que nous les oubliions, des vaincus, des créatures frêles et terrassées, des objets de pitié. Des ombres évidées qui transforment nos vies également absurdes en sphères ensoleillées. Des taches grâce auxquelles, parce que nous avons un toit et un canapé, nous pouvons nous croire immaculés.

Pourtant ils sont souvent beaux, de cette beauté que seules ont les âmes que la vie a plus qu’effleurées. Ils portent les plis et les rides inaltérables des aventuriers, des navigateurs, des pirates, des grands-parents ou des guerriers.

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Tous ces portraits sont de Lee Jeffries.

 

Une réflexion sur “Mot-valise, visages de voyageurs immobilisés

  1. Nous sommes tous des précaires, et eux ne peuvent guère se / nous leurrer sur notre relativité et c’est pourquoi ils nous font si peur. Merci pour la découverte de ce photographe.

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