I read the news today, oh boy

Je pourrais vous dire exactement où, dans quelle petite maison grise et étroite tout près d’une voie ferrée, j’ai pour la première fois, après les craquements d’usage, entendu un sitar. Je revois le temps maussade à travers les rideaux de fausse dentelle (nous sommes en début d’automne), je sens à nouveau sous mes fesses les ressorts du mauvais sommier à travers le mince matelas de mousse, je me rappelle la course du bras sur le vinyle Parlophone que l’on m’avait prêté mais que l’on me donna ensuite, je me remémore encore l’attente qui grésille.

Je suis dans cette maison-couloir, qui n’est pas la mienne mais qui n’est pas très loin, parce que je ne possède pas encore de tourne-disque et que, pour écouter et pouvoir réécouter sur mon magnétophone ce Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band dont je ne sais pas encore qu’on me l’abandonnera gracieusement, il me faut l’enregistrer sur une cassette aussi vierge que moi.

L’ado qui s’est proposé de m’aider (après que je l’ai tanné jusqu’à l’épuisement), un grand de l’âge de ma sœur aînée qui, parce qu’il assumait pleinement son amitié pour les petits, m’invitait parfois à faire griller des châtaignes sous une rafale de neige, ne supporte pas Within You Without You et n’attend pas dix notes pour le dire. « C’est insupportable ! ».

Je temporise : « non, non, c’est seulement étrange et ça demande à être réécouté. »

« Ben, tu le réécouteras chez toi. Moi, j’en ai assez de ce chat que l’on torture » (je ne réponds rien à cette hérésie. Après tout, ce sont sa chambre et son tourne-disque). « Tes sœurs ont raison, petit, quand elles disent que tu écoutes des trucs qui les rendent folles. »

(Note : là, il minimisait mon pouvoir de nuisance car, plus que mes sœurs, c’est tout le quartier de la gare que je rendais fou avec mes décibels.)

A compter de ce jour, les sonorités orientales, essentiellement sitar et tabla, me devinrent de moins en moins étranges, de plus en plus familières, mais il me fallut attendre encore quelques années pour entrer de plain-pied dans la musique indienne, pour l’écouter pour elle-même, enfin débarrassée des guitares électriques, des machines Moog et des mellotrons du psychédélique. C’est avec un disque rayé de Ravi Shankar emprunté à la bibliothèque locale (Homage to Mahatma Gandhi and Baba Allauddin – je possède encore la cassette que j’en avais tirée) que je franchis le seuil mais c’est véritablement lors de ma première année de fac, assis parfaitement à jeun face à Ravi Shankar lui-même, que je fus totalement, fondamentalement, irrémédiablement transporté, enivré, ensorcelé, marabouté. Sitarisé.

Je me souviens de tout : ce Jour-là, assise à ma gauche, mon amoureuse (cette jolie et délicate sorcière m’aimait avec une telle générosité que rien de ce que j’éprouvais ne lui était étranger) se délecta du bouleversement-ravissement qui s’opéra en moi plus que de la musique (« parce que, cochon à qui je donne trop de confiture, je t’aime plus que la musique », avoua-t-elle plus tard, enroulée autour de moi dans mon étroit lit d’étudiant qui n’étudiait pas grand-chose). A droite, Mohamed, mon ami Mohamed, pleura en silence. Il pleura sur la musique, il pleura sur une enfance algérienne bercée de cinéma indien, il pleura d’avoir retrouvé quelque chose qu’il croyait définitivement perdu. Et par-dessus tout ça, il pleura tout simplement du bonheur de pouvoir pleurer ouvertement. Pas une fois, j’en fus témoin, il n’essuya ses joues.

Ce Jour-là, rien ne pourrait être plus véridique, assis sur le tapis de musique entre deux bâtons d’encens qui se consumaient lentement, si près que j’aurais presque pu les toucher, Ravi Shankar et Alla Rakha emmenèrent avec eux, dans un enchaînement enchanté de ragas du soir et de ragas du matin, en plus du sergent, de son amoureuse qui l’aimait trop et de son ami Mohamed, deux cents autres personnes si profondément émues qu’on aurait juré qu’elles suffisaient amplement à remplir les mille quatre cents sièges de la salle aux lumières tamisées.

Je n’aurai pas la prétention de dire qu’aujourd’hui je comprends un univers aussi complexe et aussi vaste que les musiques de l’Inde, et ce d’autant moins que je n’ai aucune formation qui me permettrait un tel tour de force, mais ce qu’elles disent résonne souvent en moi avec les accents d’une langue naturelle. Cela, il n’y a pas à en douter, c’est d’abord à Ravi Shankar que je le dois. Presque trente ans plus tard, je le revois encore assis jambes croisées sur le tapis de musique et je sens toujours vibrer aussi profondément en moi les notes qui s’étiraient ou dégringolaient sous ses doigts déliés. Et, de ce soir-là, j’ai conservé précieusement en moi un instantané : il regarde, qui s’étaient précipités pour être au plus près de lui, un petit garçon en train de germer, une sensuelle jeune fille que l’on croquerait, un Mohamed mouillé et il leur adresse un bref sourire lumineux, espiègle, qu’ils n’oublieront jamais : « touchés ! ».

J’ai lu ce matin, entre deux inconfortables manifestations d’une vilaine gastro-entérite, qu’il serait mort. Ben, je n’en crois pas un mot.