Enfants d’une révolution

Newcastle, années 1870.

Lieu ou époque, nous sommes au cœur de la Révolution industrielle. Celle qui va transformer artisans et paysans en ouvriers calibrés, en employés identiques et interchangeables ; celle qui va faire exister les sots métiers.

A Newcastle et dans sa région, la grise Angleterre produit, fabrique, fait, refait, martèle, assemble, répète. Produit, fabrique, fait, refait, martèle, assemble, répète.

L’essor, la richesse et l’espoir sont des appeaux puissants. Les hommes se déracinent et transportent leurs vies dans les faubourgs ternes de la ville. Ils arrivent, balluchons pleins et mains vides, des campagnes environnantes, d’Irlande ou d’Ecosse. Ils viennent maquiller leurs joues rouges de poussière de charbon. Ils viennent s’échouer dans les chantiers navals, ils viennent souder, visser, lancer les navires qui firent et tinrent trop longtemps l’Empire britannique. Ils viennent fixer, riveter des barres, des plaques, des lames, des fûts, des engrenages, des ressorts, des essieux qui seront turbines à vapeur, locomotives, canons, fusils ou machines-outils.

Mais ce qui fait la richesse d’une nation et l’opulence de ses élites, c’est là un principe de vases très peu communicants sans lequel le « miracle économique » est impossible, ne saurait faire le bien-être des masses qui soulèvent la nation et ses élites et les supportent à bout de bras. La fortune et la gloire des unes ne pourraient exister sans la pauvreté des autres.

A Newcastle, comme dans tous les grands centres industriels d’Europe, les salaires de la main-d’œuvre, notamment grâce à une savante dose de chômage, étaient maintenus au plus bas. Se nourrir, se vêtir et se garder en bonne santé, que l’on trimât dans quelque usine ou que l’on traînât dans les rues, étaient un défi de tous les jours.

Newcastle 1

Et, misère oblige, les enfants de la Révolution industrielle, les enfants des déracinés devenus ouvriers ou clochards urbains, les enfants qui ne vendaient pas de l’alcool sur un marché ou des cacahuètes à quelque coin de rue, devaient voler, devaient dérober le tout et le rien qui permettraient à leur famille de parcourir quelques jours de plus : des vêtements, des chaussures, des bouts de métal, deux pièces par-ci, trois par là.

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L’Angleterre victorienne, l’Angleterre victorieuse ne faisait aucun cadeau, ne reconnaissait aucune circonstance atténuante aux enfants qu’elle surprenait à chaparder. Quel que fût leur âge, ils écopaient de coups de fouet ou d’une condamnation aux travaux forcés (à la suite de quoi, ils étaient parfois envoyés pour plusieurs années dans des maisons de correction).

Voici quelques photos d’identité judiciaire prises par la police de Newcastle dans les années 1870. Celles-ci ont été publiées pour la première fois cette semaine par Tyne and Wear Archives and Museums.

Ellen Woodman, 11 ans. Condamnée à une semaine de travaux forcés pour vol de métal sur un chantier naval.

Ellen Woodman, 11 ans. Condamnée à une semaine de travaux forcés pour vol de métal sur un chantier naval.

Rosanne Watson, 13 ans. « Complice » d’Ellen Woodman, elle fut condamnée à la même peine que son amie. Un article de l’époque suggère toutefois que les deux gamines, loin d’être des voleuses, ne faisaient que jouer sur le chantier naval où elles furent arrêtées.

Rosanne Watson, 13 ans. « Complice » d’Ellen Woodman, elle fut condamnée à la même peine que son amie. Un article
de l’époque suggère toutefois que les deux gamines, loin d’être des voleuses, ne faisaient que jouer sur le chantier naval où elles furent arrêtées.

Henry Miller, 14 ans. Condamné à deux semaines de travaux forcés pour vol de vêtements.

Henry Miller, 14 ans. Condamné à deux semaines de travaux forcés pour vol de vêtements.

Jane Farrell, 12 ans. Condamnée à 10 jours de travaux forcés pour le vol de deux bottes.

Jane Farrell, 12 ans. Condamnée à 10 jours de travaux forcés pour le vol de deux bottes.

James Donneley, 16 ans. Condamné à deux mois de travaux forcés pour vol de chemises.

James Donneley, 16 ans. Condamné à deux mois de travaux forcés pour vol de chemises.

James Scullion, 13 ans. Condamné à 14 jours de travaux forcés pour vol de vêtements.

James Scullion, 13 ans. Condamné à 14 jours de travaux forcés pour vol de vêtements.

Catherine Kelly, 17 ans. Condamnée à 3 mois de prison pour vol de draps de lit.

Catherine Kelly, 17 ans. Condamnée à 3 mois de prison pour vol de draps de lit.

In-A-Gadda-Da-Terra-Cotta

Que diriez-vous, par une belle et timide matinée, de faire quelques pas dans un jardin où rien n’est pétrifié qu’un peu d’ombre et de lumière, d’ocre et de verts ne sachent éveiller ?

Nous pourrions y croiser des visages détachés dont les paupières mi-closes cachent des yeux sereins et peut-être autre chose, comme un secret ancien.

Nous pourrions y approcher l’oreille de lèvres scellées et sentir le souffle ténu de confidences chuchotées.

Nous pourrions y rencontrer de l’immobilité, y entendre du silence et, plus tard, témoigner qu’une caresse du soleil, un chatoiement coquin qui se posent sur un gisant ou s’abandonnent sur des seins sont une onde de vie, un pas de danse, un instant d’éternité.

Nous pourrions tout simplement, délicatement, ondoyer au gré des éclats de pénombre, des fragments de clarté, nous taire et nous laisser pénétrer.

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Ces superbes et apaisantes photos, qui sont l’œuvre de mon ami Russell et que j’utilise avec sa très gracieuse permission, ont été prises – l’an dernier, me semble-t-il – à Chiang Mai, Thaïlande, dans le jardin d’une fabrique d’objets en terre cuite. Ce Russell est l’homme grâce à qui, en novembre 2011, vous aviez pu côtoyer, peut-être pour la première fois de votre vie, une véritable déesse vivante.

Qui ne comprendrait pas le titre de cet article et voudrait en savoir plus entrera In-A-Gadda-Da-Vida dans un moteur de recherche pour en trouver l’origine et la signification.

Va où le vantail te porte

Encore des vieilles portes
De nouveau des vieilles portes

La passion s’affirme, l’obsession se confirme, le trouble se précise, le penchant ne fléchit pas.

J’aime bien les portes en bois, j’aime assez les portes anciennes et, dans la mesure où elles sont plus intéressantes à photographier que les portes ouvertes, j’aime raisonnablement les portes fermées.

Mais cela ne signifie pas que j’aime toutes les portes en bois, toutes les portes âgées et toutes les portes closes. Disons, pour expliciter mon inclination, que j’apprécie surtout les vieilles portes en bois fermées qui ont des choses à raconter. Mon estime procède du cumul.

En voici deux, rencontrées dans le Lot, à la sortie d’un village qui, parce qu’il s’élève sur un plateau venteux très à l’écart de l’axe passager, ne compte plus aujourd’hui que 63 habitants (j’ai consciencieusement vérifié les données démographiques de l’Insee).

Elles appartiennent toutes deux à un bâtiment de pierres souvent disjointes qui, daté de 1875, abritait jadis un café en son niveau inférieur.

L’une, celle du café proprement dit, s’ouvrait à l’est, sur une cour ombragée qui desservait également une petite grange mitoyenne dont la porte est toute en larges planches sombres.

L’autre, qui menait à l’unique étage, là où se trouvait sans aucun doute le logement du paysan-limonadier, donne sur le sud et sur la route étroite d’où l’on venait d’aplomb et où l’on repartait parfois en oblique.

Je vous laisse maintenant écouter à ces portes que j’ai dérobées les bons mots, le vin mauvais, les rires, l’animosité, les saillies, les gorges déployées, les bougonnements des taiseux, les coups de poings, la solidarité, les rancœurs, les amitiés mille fois ravaudées, l’entrechoc des verres rayés, la vie d’un village presque reclus et les ultimes rumeurs de sa dernière génération morte enracinée.

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Voir l’album Bois & Portes

Condamnation

Photo : Sergeant Pepper

Photo : Sergeant Pepper

 

Carnets (12)

Umberto Eco. Voilà un mammifère à l’écriture virevoltante. Ce qui, sans conteste, est à mettre à son crédit. Mais aussi, parfois, à sa décharge. Reconnaissons qu’il lui arrive, plus souvent qu’à son tour, d’aller et de venir dans tous les sens, au risque de perdre son lecteur. Si son dernier roman a les qualités habituelles, il a également, plus que ceux que j’ai lus précédemment, tous les défauts de ces qualités. Et il faut parfois s’accrocher à son fauteuil volant.

Je dis « fauteuil volant » mais ce peut être un autre meuble : il est des gens qui, pour leurs voyages littéraires, préfèrent une chaise droite et d’autres qui privilégient leur canapé ou leur lit. Le sable d’une plage et un coin de pelouse, tout autant que le mobilier déjà cité, décollent également très bien.

Nudité. Passé un certain âge, il est mal vu d’être aperçu nu. Même dans son propre jardin, par une journée divinement chaude et superbement ensoleillée. Les passants éventuels en prendraient inévitablement ombrage et vous battraient froid. Que vous ayez gardé une âme d’enfant n’y changera rien : passé un certain âge, les regards perdent leur capacité à voir au-delà de la chair. Ils butent sur la peau.

Et vous en êtes réduit, fesses convenablement couvertes, à l’ombre d’un arbuste dont vous ignorez le nom, à photographier un enfant qui s’éclabousse de bonheur.

Douche

Une chaise. Descendue, assez récemment, de l’auberge abandonnée qui se trouve cinquante mètres plus loin et vingt mètres plus haut (autant être précis) par quelque inconnu peut-être féru de symbolique et de géométrie, elle est maintenant posée très exactement au centre de l’endroit où, autrefois, se trouvait l’étroite salle d’attente d’une petite gare de pierre grise.

Cette chaise, c’est indéniable, a une histoire. Elle a peut-être même connu un lourd passé. Mais n’attendez pas de moi que je l’imagine et vous le livre. Ses tubes, encore trop rutilants, ne me disent pas grand-chose de perceptible. Je ne sais pas où vous en êtes dans vos rapports avec le métal mais, voyez-vous, en ce qui me concerne, il doit être presque entièrement rouillé pour devenir audible.

Chaise 1Chaise 2

Une pompe. A l’inverse, cette vieille pompe à essence Satam des années 30, malgré les lambeaux de peinture qui la couvrent encore en partie, raconte un village. Si l’on colle l’oreille contre son cœur, on entend approcher des tracteurs, on sent l’odeur des foins, le parfum lourd de la terre automnale fraîchement retournée. On perçoit les mots traînants, désarticulés des paysans ; on distingue l’accent pointu du médecin dans sa Traction Avant.

On reconnait le bruit inimitable des sous percés qui cascadent et trébuchent entre des mains.

Pompe Satam années 30

858. C’est l’année qui est gravée au-dessus de ce visage rond qui orne une stèle en trois brisée. J’ai cherché avec mes doigts le 1 qui pourrait précéder ces trois chiffres mais il n’y avait rien que la pierre sauvage, ni creux perceptible ni cicatrice presque effacée.

Stèle 858

Un soleil plié en trois

J’ai trouvé le mot ci-dessous, plié et replié jusqu’à ne pas être plus grand qu’un timbre-poste, dans le tiroir d’une salle de classe. Quand je l’ai ouvert, il m’a semblé que c’était un petit soleil que je déballais.

Il est certaines choses qui ne changent pas. Et je trouve cela plutôt rassurant, même si j’eus préféré, et de très loin, que le destinataire répondit en lettres rouges : « Oui, oui, oui !!! Moi aussi, je veux sortir avec elle. Moi aussi, je veux sentir battre mon cœur. Moi aussi, je veux éprouver des frissons, des tremblements et des rougeurs. Moi aussi, je veux avoir peur au point de ne jamais prendre sa main. Oui, oui, oui, je veux sortir avec la fille qui veut sortir avec moi. Je n’ai même, de toute ma courte vie, jamais voulu quelque chose avec autant de force. »

Mot-d-ecolier