Dans une encoignure de ma mémoire

Je l’avais aperçue au printemps dernier, par une journée délicatement ensoleillée, alors que je m’étais volontairement perdu sur son plateau presque oublié, parmi des fermes et des masures que des successions de saisons continuent inlassablement de délaver. Elle grimpait doucement les marches inégales de sa maison d’un autre siècle, rampe de fer rouillé dans une main, bâton de bois dans l’autre. Recueillie, paisible, elle poussait, elle tirait. Son escalade lente confinait à l’immobilité.

Je l’avais aperçue et j’avais contemplé sa sérénité, son impuissance acceptée, ses cheveux âgés, la peau parcheminée de sa nuque, le silence de ses semelles usées.

Je l’avais aperçue et je l’avais dissipée. Interrompant son ascension qui était comme une prière, elle avait lentement tourné la tête et porté sur moi un regard foncé et dépourvu d’interrogations.

Pendant un an, j’ai gardé son souvenir soigneusement rangé dans une encoignure de ma mémoire. Certains soirs, je le déballais et le déployais sur la table du présent, en prenant soin de ne pas briser ses ailes de papillon séché.

Et je la regardais pousser et tirer, lever un genou grippé. J’écoutais de nouveau le silence de ses semelles lustrées. Je lui inventais des histoires d’opiniâtreté, une vie en images syncopées : un banc d’école, une blouse noire amidonnée, un problème de calcul la langue tirée, une marelle au bâton ou au doigt tracée, un panier rempli d’œufs, des cahiers remisés pour l’éternité, un mariage en sépia, la venue d’une armée, des enfants monochromes, des moissons dorées, un verre de vin, le parfum de la terre mouillée.

Finalement, j’y suis retourné.

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Je l’ai trouvée dans la cour et, sans plus y réfléchir, et peut-être même sans respirer, je lui ai dit, « bonjour Madame. Je suis celui qui, au printemps dernier, a dérangé du regard votre progression dans les escaliers quand, rampe de fer rouillé dans une main et bâton dans l’autre, vous poussiez, tiriez et souleviez vos genoux grippés. Je suis venu me dénoncer. Je suis venu vous rapporter l’image que je vous avais dérobée, que je conservais soigneusement dans une encoignure de ma mémoire et que, parfois, toujours en soirée, je déballais et déployais, en prenant soin de ne pas en briser les ailes de papillon séché. »

« J’ai trop vécu pour me soucier de reprendre une image, même du printemps dernier, quand je pensais encore que je mourrais enfin et sans tarder. Mais l’hiver fut rude et interminable, je suis toujours là et mon fils se meurt dans un hôpital lointain où je ne saurais aller… Que ce siècle que l’on m’a maintenant accordé est long. Qu’il est pesant aussi. Partout où je vais, il me faut le porter sur les épaules. Il s’est hissé là et n’en descendra plus jamais. Il est fait d’un bric-à-brac de joies, de malheurs, d’aléas, de hasards, d’incidents, de routine, de coïncidences, de rencontres, de départs, d’oublis, de retours, de passages, d’ennuis et de plaisirs. Sans mon bâton, je serais bien incapable de soutenir ce fatras, ces cent ans de visages, de noms, d’odeurs, de paysages, de repas, de levers, de couchers et de dates qui, autrefois, allez savoir pourquoi, ont compté. Allons, Monsieur, sortons de cette ombre humide où vous m’avez trouvée et cherchons la tache de soleil où vous allez m’écouter. Pour nous y rendre, je pousserai et vous me tirerez… »

Quand je l’ai quittée, je me suis rendu compte que je ne lui avais pas demandé son nom et qu’elle ne me l’avait pas donné. J’ai voulu retourner sur mes pas mais je ne l’ai pas fait. Elle glissait déjà en silence vers l’escalier.

J’ai contemplé un instant son impuissance acceptée, ses cheveux âgés et sa nuque, là où sa peau ressemble à un doux chiffon froissé.

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Correspondance pour les rapaces (retour)

Dans un texte intitulé Correspondance pour les Rapaces et publié le 1er mai 2011, j’évoquai une longue promenade à travers l’espace et le temps et, emporté par quelque lyrisme d’origine peut-être cannabinique, j’écrivis ceci :

Au fond de cet abîme, à peine assez large pour qu’une rivière et une voie ferrée puissent s’y côtoyer, gisaient autrefois une gare, une auberge où l’on servait de la truite aux lardons accompagnée d’une omelette aux cèpes et une petite centrale hydroélectrique dotée d’une minuscule école et de quelques
logements.

Au temps de la gloire, à la fin des années 20, une vingtaine de familles vivait, mangeait et accouchait ici. A la force du poignet. On y parlait le français, l’italien, le polonais et d’autres langues que personne ne comprenait car ceux qui les marmonnaient y étaient seuls. Ce n’est que les soirs de cuite que l’écho que renvoyaient les parois rocheuses pouvait donner à ces solitaires l’impression qu’ils étaient de retour au pays.

Puisqu’il faut tout vous dire, sachez que l’aubergiste, depuis longtemps décédée, s’appelait Madame Lavergne et qu’aucun séjour à l’une de ses tables ou à son comptoir ne durait moins de quatre heures. Tenter de partir avant soulevait un tollé et déclenchait d’épiques empoignades, des échauffourées rendues joyeuses par la certitude que la maréchaussée, stationnée sur les hauteurs lointaines, dans un autre monde, n’interviendrait jamais pour rétablir un ordre qui, de toute façon, même au plus fort de la bagarre, n’était jamais bouleversé. Ici, loin de tout, à l’écart du soleil et de l’horizon, boire, s’administrer des claques et se réconcilier autour d’un fût mis en perce était l’ordre des choses. Ce monde, tapi au fond de la vallée encaissée, était clos. Ou l’aurait été si trois ou quatre fois par jour ne passait pas un train, bien vite craché et bien vite avalé par les tunnels qui, à chaque extrémité, étaient d’autres frontières.

Puis le présent se faufila. Qu’il descendit la pente ou émergea d’un tunnel n’a peu d’importance. Un jour, il fut là. Il prit possession du lieu et le conjugua à sa manière.

On installa au cœur de la petite usine électrique une machine qui se suffisait à elle-même, on cadenassa ses portes et on mit les familles dans un train, dont il importe peu de savoir s’il descendit ou remonta le cours de la rivière en contrebas.

Le chef de gare resta seul et Madame Lavergne aussi resta seule.

Très vite, il fut admis que boire quelques verres de vin aigre ou manger une truite au goût de vase ne saurait nécessiter quatre heures. Le cheminot apprit à manger sur le pouce et Madame Lavergne à se taire. Si, à l’occasion, son client s’attarda, ce fut essentiellement parce que, rond comme une queue de pelle
abandonnée, il s’endormit la tête sur le comptoir. Mais cela n’arriva pas souvent. Personne, pas même un chef de gare esseulé, n’aime entendre les sanglots d’une aubergiste devant un fourneau froid.

Elle en mourut ou s’échappa.

Le chef de gare reçut l’ordre de ne plus arrêter les trains, dont personne ne descendrait jamais, et il eut bien de la chance qu’on l’autorisât à monter dans le dernier qu’il parvint à contenir deux brèves minutes.

Quelque temps plus tard, on envoya des ouvriers avec ordre exprès de mettre à bas cette gare qu’il avait si bien fermée.

Peut-être en hommage à toutes les vies qui s’y étaient succédé ou, plus plausiblement, parce qu’ils étaient pressés de regagner les crêtes, nos démolisseurs épargnèrent les toilettes.

Les voies de garage ont rouillé. Entre les traverses, sur le ballast, l’herbe pousse doucement. Les logements des ouvriers et la petite école où peinaient leurs enfants ont été avalés par la végétation.

Un chat solitaire, au poil souillé de graisse, apparait parfois. Je crois qu’il habite à l’auberge, qui se drape maintenant d’un manteau de verdure, et qu’il veille sur les fantômes.

Quelqu’un est venu qui, dans le bois d’une traverse, a cloué une planche sur laquelle est écrit : Correspondance pour les rapaces.

Je m’aperçois, aujourd’hui que je suis revenu au fond de l’abîme bien décidé à forcer la porte vermoulue de l’auberge, que je ne n’avais pas mentionné, par pudeur très certainement, que le chef de gare de ma petite histoire pas toujours absolument authentique n’était autre que l’homme qui, bien des années plus tard, deviendrait mon père.

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