Carnets (11)

Réveil. Quatre heures et huit minutes. L’esprit est clair et la démarche, assurée. Le silence, ponctué çà et là du plic-ploc du café qui nait, regorge de possibilités. J’aime les rides sur la surface du liquide sombre, les cercles voyageurs que dessine la chute lente des gouttes allongées. La fatigue viendra plus tard, dans l’après-midi, dans la soirée, quand la journée sera usée. Pour le moment, je suis pieds nus, souple, léger.

Fenêtre ouverte. Un éclat noir et frais dans le toit en pente.

Poésie. Les matins de silence, lorsque je devance le monde, j’ouvre fréquemment un livre chinois ou un recueil japonais et j’y cherche les lignes qui, le mieux, décriront la tranquillité, l’instant suspendu.

J’ai un petit livre, commenté par Ôoka Makoto, dans lequel les tankas et les haïkus sont classés par saison. C’est un livre qui sent bon et dont je me surprends souvent à caresser le papier.

Ce matin, j’ai opté pour un tanka automnal de Hanazono, 95e empereur du Japon. Né en 1297, il régna de 1308 à 1318, avant d’abdiquer et, devenu moine, de se consacrer à la poésie. En 1346, deux ans avant sa mort, il publia l’anthologie Fûgashû (« Recueil d’élégance »).

Dans la transparence de mon cœur s’en est allée la nuit

Tournée vers elle pourtant j’en oubliais la lune

Waga kokoro sumeru bakari ni fukehatete

Tsuki o wasurete mukau yo no tsuki

(Note d’Ôoka Makoto : « Le cœur, la nuit, parfaitement purs jusque dans leurs moindres replis, se sont avancés au plus profond d’eux-mêmes, et le poète s’aperçoit soudain que, dans un oubli total du monde, il était resté les yeux tournés vers la lune. Abandon de soi qui fait presque sentir une sorte de transcendance religieuse. C’est au milieu du XIVe siècle, à la faveur d’un court répit durant les troubles opposant les cours du Nord et du Sud, qu’a pu être composé l’anthologie impériale Fûgashû. L’empereur retiré Hanazono en fut le principal inspirateur. Comme auteur de tanka, il était lui-même un des poètes impériaux les plus représentatifs de l’époque, à l’égal de l’empereur retiré Fushimi et de l’impératrice douairière Eifuku. »)

Emperor_Hanazono

Plus tard. Bientôt sept heures et toujours pas de clarté. On dirait que la nuit répugne à m’abandonner. A moins que ce ne soit l’odeur du café qui la retienne.

Lapin. Il vivait seul dans un clapier de béton derrière ma maison. De plus en plus souvent, les deux ânesses qui règnent sur l’enclos ouvraient la grille rouillée de sa prison et, sous leur protection, il gambadait dix minutes, une heure, une demi-journée. Puis, le paysan nostalgique qui, ici, possède tout – vallées, monts et forêts – l’attrapait par les deux oreilles et le remettait délicatement dans la cellule. Mais, chaque jour, d’un coup de dents de plus en plus adroit, une ânesse ou l’autre rouvrait la grille, laissait sortir le lapin et le léchait du bout de sa grosse langue râpeuse. Enfin, propre et mouillé, il sautait de ci, de là, des bords de la mare jusque sous le châtaignier, boule de gaité parmi les oies, les dindons et les poulets.

Après trois semaines d’évasions, le paysan, qui aime ses ânes et respecte leur jugement, secoua la tête, sourit, trembla, rit à gorge déployée et lança : « Vive la liberté ! Désormais, Lapin, tu seras libre, affranchi. Tu iras où bon te semblera comme tout citoyen le devrait. De toute façon, je ne t’aurais jamais mangé. Cependant, si tu vois le renard, il te faudra courir vite et bien te cacher. »

Aujourd’hui, Lapin vit chez moi, dans mon jardin. Il creuse des trous à l’ombre, entre les plants de piments, et s’allonge dans la fraicheur ainsi dégagée. Il croque les pommes des basses branches, mâchouille des pissenlits, joue au football, court autour de mes jambes et se cache dans la grange à la nuit tombée. Une fois par jour, il se glisse auprès des ânesses, dans l’enclos mitoyen et, les yeux fermés, il laisse leurs grosses langues délicieuses le nettoyer de fond en comble. Puis il revient à petits sauts, renifle choux et blettes et se roule langoureusement dans la poussière, à la place qui est maintenant la sienne.

Heureux qui, comme un lapin sans nom, a dompté des ânesses et leur fermier.

Lapin

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