Il pleuvait sur de la poussière d’enfant

Quand j’étais môme et que, récalcitrant, l’on me traînait dans le cimetière où gisent des gens qui portaient mon nom, il pleuvait toujours. Pas deux ou trois gouttes espacées mais de longs filets ininterrompus, d’un diamètre tel que je ne pouvais qu’imaginer la présence, dans le ciel, d’une myriade de robinets. Tous ouverts sur la procession que guidait, tête nue et longue soutane noire, un vieil et immense prêtre tremblotant que flanquaient deux enfants de chœur qui portaient haut des croix dorées.

Au cimetière, les adultes gris et noirs, qui m’entouraient, me dominaient et me pressaient contre le ciment mouillé et couvert de mousse spongieuse de quelque tombe qui suintait l’ennui le plus épais qu’il m’ait été donné de connaître, semblaient aimer cette pluie qui claquait sur leurs parapluies sombres et ruisselait sur leurs gabardines. Un soleil joyeux, un ciel vaste et bleu, plus qu’une entorse à la tradition, eurent, en ce jour, tenu du blasphème.

Indifférents à mes pieds mouillés, à mes orteils transis, à mes doigts devenus gourds, à mon nez qui coulait, à ma détresse d’enfant perdu dans une forêt de hautes jambes, ils parlaient et parlaient, de rien et de tout ce qui tourne autour, avec d’autres géants, vieux et fripés, que je ne voyais que ce jour-là, toujours à cet endroit-là, comme s’ils vivaient dans cet enclos de la mort et nous y attendaient d’une année à l’autre, et que j’oubliais sitôt que j’avais à nouveau franchi les grilles rouillées, dans le sens de la liberté.

« Tu te souviens de la tantine ? »

« Ne nous dis pas que tu as oublié le cousin du moulin ! »

Je ne sais si cela était dû au temps humide ou à leur nature d’habitants du cimetière mais leurs lèvres épaisses sur mes joues enfantines évoquaient le glissement de limaces ou, dans le cas des tantines inconnues dont les mentons parcheminés s’ornaient inévitablement de longs poils rêches, le frôlement de quelque monstrueux insecte.

« Dis bonjour au cousin du beau-frère de ton grand-père. C’est lui qui a la ferme près de chez Roger, le cousin au deuxième degré. Il t’avait donné un morceau de brioche quand tu avais deux ans. »

Il pleuvait. Il ne cessait jamais de pleuvoir. Et, pour recevoir la limace ou l’insecte qu’ils posaient sur mon visage, je devais lever la tête et recevoir sur le nez les trombes que lâchait le ciel bas. L’eau glissait dans mon cou, mouillait le col trop boutonné de ma chemise et s’infiltrait sous mon maillot de corps.

« Il a grandi depuis l’année dernière », disait un cousin dont la parenté se calculait en degrés lointains.

« Et c’est pas fini », répondait une tantine chevrotante qui connaissait la vie pour l’avoir observée tous les jours, depuis les dernières années du 19e siècle, cachée derrière les lourds volets mi-clos de sa maison de pierre.

« Où est passé l’Oncle ? », demandait subitement l’un ou l’autre des géants qui me pressaient devant la tombe de ce grand-père inconnu qui portait mon nom, et non l’inverse comme on tentait insidieusement de me le faire croire chaque année à la même date.

Et tout le monde de tourner la tête, à droite, à gauche, et de chercher dans le paysage de stèles grises frappées par la pluie le grand-oncle disparu, celui-là même que la mort de son frère, en 1935, avait fait patriarche, sage vers qui l’on se tournait pour tout savoir de ce et de ceux qui n’étaient plus.

Malgré la visibilité restreinte, on retrouvait vite l’Oncle, vingt mètres plus loin, devant la tombe du Raymond.

« Ah, il est devant la tombe du Raymond », précisait l’un, horloger et féru de précision.

« C’est les Allemands qui l’ont tué, le Raymond », rappelait un autre ancêtre qui mettait toujours, quel que soit le sujet, un point d’honneur à rappeler ce que tous les autres ancêtres savaient aussi bien que lui.

« En 1944. »

« Non, en 1943. »

« Moi, je crois que c’était en 1943. »

« Non, non, en 1943. »

« C’est ce qu’on vient de te dire. Tu écoutes ou quoi ? »

« On demandera à l’Oncle quand il reviendra. »

« Oui, lui saura. »

J’en profitais pour m’éclipser. J’allais au fond du cimetière, vers les tombes abandonnées, vers les stèles écroulées, loin des lèvres limaces, des mentons pourvus d’antennes et des mandibules plus ou moins édentées, et je reconstituais des vies à partir de deux dates. J’exhumais ces morts solitaires dont la lignée s’était éteinte ou que l’ancienneté avait condamné à l’oubli en ce jour de commémoration et je les replaçais dans un champ au moment des labours, sur la place d’un marché, au sortir de l’église le jour de leurs mariages, dans une tranchée de la première guerre si les dates de leurs morts s’y prêtaient. Je voyais venir les balles et je les alertais. Je distribuais, avec prodigalité, des années supplémentaires de vies bien remplies à tous ceux dont une savante soustraction entre l’année de la mort et l’année de la naissance donnait un médiocre résultat. Petit dieu, je permettais à de la poussière d’enfant de reprendre forme, de traverser le bois, la terre et la pierre qui nous séparaient et de retrouver le jeu exactement là où il avait été abandonné.

Je ressuscitais les morts pour avoir des compagnons plus vivants que les vivants dont j’étais alors entouré et qui, très certainement fous, semblaient aimer la mort. Et lui parlaient d’une voix basse, pleine de respect, comme on s’adresse à un seigneur.

Une heure plus tard, toujours sous la pluie, nous trottinions derrière le fichu cendré de ma grand-mère et repassions les grilles. A ce moment, tant attendu, je crois bien que l’eau me paraissait moins mouillée.

De retour dans sa maison, où flottait toujours une plaisante odeur de suie et où un gigot et des haricots blancs nous attendaient sur le poêle à bois, j’allais immédiatement m’assoir dans le cantou et je tendais les jambes pour approcher mes chaussures trempées des flammes qui y dansaient.

« Tu vas te brûler ! », disait ma grand-mère.

« Ne te mets pas si près ! », répétait ma grand-mère.

« Ne joue pas avec le feu ! », avertissait ma grand-mère.

Je ne jouais pas avec le feu. En tout cas, je n’y jouais jamais quand ma grand-mère me surveillait de ses yeux d’oiseau de proie. Je ne dis pas que, parfois, quand l’Oncle pérorait et que tous buvaient ses histoires en noir et blanc, je ne faisais pas valser de la cendre avec le gros soufflet de cuir mais je jure que je ne faisais rien de coquin s’il y avait la moindre chance que je me fasse attraper.

A la fin de cette éprouvante journée, je recevais, de ma grand-mère, un de ces billets craquants qui n’ont plus cours depuis longtemps et dont elle semblait avoir une réserve inépuisable entre les draps amidonnés dont toute une armoire était remplie. Le don était toujours accompagné de la même mise en garde : « je te donne un billet mais ne le dépense surtout pas ». C’était tout aussi inéluctable que le déluge et les pieds mouillés.

Bref, tout ça pour dire que, maintenant que je suis adulte et que presque tous les géants sont morts, il semble ne plus jamais pleuvoir pour la Toussaint. Bien au contraire, il fait presque toujours un temps magnifique. Et j’en viens à me demander si, d’une façon ou d’une autre, il n’y aurait pas un rapport.

Toussaint_3Toussaint_1Toussaint_2

Moriarty

Carnets (11)

Réveil. Quatre heures et huit minutes. L’esprit est clair et la démarche, assurée. Le silence, ponctué çà et là du plic-ploc du café qui nait, regorge de possibilités. J’aime les rides sur la surface du liquide sombre, les cercles voyageurs que dessine la chute lente des gouttes allongées. La fatigue viendra plus tard, dans l’après-midi, dans la soirée, quand la journée sera usée. Pour le moment, je suis pieds nus, souple, léger.

Fenêtre ouverte. Un éclat noir et frais dans le toit en pente.

Poésie. Les matins de silence, lorsque je devance le monde, j’ouvre fréquemment un livre chinois ou un recueil japonais et j’y cherche les lignes qui, le mieux, décriront la tranquillité, l’instant suspendu.

J’ai un petit livre, commenté par Ôoka Makoto, dans lequel les tankas et les haïkus sont classés par saison. C’est un livre qui sent bon et dont je me surprends souvent à caresser le papier.

Ce matin, j’ai opté pour un tanka automnal de Hanazono, 95e empereur du Japon. Né en 1297, il régna de 1308 à 1318, avant d’abdiquer et, devenu moine, de se consacrer à la poésie. En 1346, deux ans avant sa mort, il publia l’anthologie Fûgashû (« Recueil d’élégance »).

Dans la transparence de mon cœur s’en est allée la nuit

Tournée vers elle pourtant j’en oubliais la lune

Waga kokoro sumeru bakari ni fukehatete

Tsuki o wasurete mukau yo no tsuki

(Note d’Ôoka Makoto : « Le cœur, la nuit, parfaitement purs jusque dans leurs moindres replis, se sont avancés au plus profond d’eux-mêmes, et le poète s’aperçoit soudain que, dans un oubli total du monde, il était resté les yeux tournés vers la lune. Abandon de soi qui fait presque sentir une sorte de transcendance religieuse. C’est au milieu du XIVe siècle, à la faveur d’un court répit durant les troubles opposant les cours du Nord et du Sud, qu’a pu être composé l’anthologie impériale Fûgashû. L’empereur retiré Hanazono en fut le principal inspirateur. Comme auteur de tanka, il était lui-même un des poètes impériaux les plus représentatifs de l’époque, à l’égal de l’empereur retiré Fushimi et de l’impératrice douairière Eifuku. »)

Emperor_Hanazono

Plus tard. Bientôt sept heures et toujours pas de clarté. On dirait que la nuit répugne à m’abandonner. A moins que ce ne soit l’odeur du café qui la retienne.

Lapin. Il vivait seul dans un clapier de béton derrière ma maison. De plus en plus souvent, les deux ânesses qui règnent sur l’enclos ouvraient la grille rouillée de sa prison et, sous leur protection, il gambadait dix minutes, une heure, une demi-journée. Puis, le paysan nostalgique qui, ici, possède tout – vallées, monts et forêts – l’attrapait par les deux oreilles et le remettait délicatement dans la cellule. Mais, chaque jour, d’un coup de dents de plus en plus adroit, une ânesse ou l’autre rouvrait la grille, laissait sortir le lapin et le léchait du bout de sa grosse langue râpeuse. Enfin, propre et mouillé, il sautait de ci, de là, des bords de la mare jusque sous le châtaignier, boule de gaité parmi les oies, les dindons et les poulets.

Après trois semaines d’évasions, le paysan, qui aime ses ânes et respecte leur jugement, secoua la tête, sourit, trembla, rit à gorge déployée et lança : « Vive la liberté ! Désormais, Lapin, tu seras libre, affranchi. Tu iras où bon te semblera comme tout citoyen le devrait. De toute façon, je ne t’aurais jamais mangé. Cependant, si tu vois le renard, il te faudra courir vite et bien te cacher. »

Aujourd’hui, Lapin vit chez moi, dans mon jardin. Il creuse des trous à l’ombre, entre les plants de piments, et s’allonge dans la fraicheur ainsi dégagée. Il croque les pommes des basses branches, mâchouille des pissenlits, joue au football, court autour de mes jambes et se cache dans la grange à la nuit tombée. Une fois par jour, il se glisse auprès des ânesses, dans l’enclos mitoyen et, les yeux fermés, il laisse leurs grosses langues délicieuses le nettoyer de fond en comble. Puis il revient à petits sauts, renifle choux et blettes et se roule langoureusement dans la poussière, à la place qui est maintenant la sienne.

Heureux qui, comme un lapin sans nom, a dompté des ânesses et leur fermier.

Lapin