Carnets (10)

DSK. A mon grand étonnement, j’ai trouvé DSK, ou son saisissant sosie, dans une Rubrique à Brac du dessinateur Gotlib et, plus précisément, dans le tome 5, que je crois paru en 1974.

DSK_Gotlieb_1

Frelon asiatique. Ça y est, il a débarqué dans ma contrée. Ce qui n’est pas vraiment une surprise puisque, l’été dernier, il n’était qu’à quelques dizaines de kilomètres d’ici, dans la vallée de la Dordogne. Un paysan voisin s’est fait piquer à la gorge. La douleur fut telle qu’il ne veut même plus aller ramasser les fruits sur sa propriété. On le sent mentalement affaibli, diminué. Il a rencontré la peur.

Les abeilles qui habitent derrière chez moi ont du souci à se faire. Quant au miel, j’ai bien peur que la guerre ne nous en prive.

Papillon. Un lépidoptère nocturne (qu’autrefois, avant que l’analyse phylogénétique ne vienne tout bouleverser et ne rende le terme désuet, nous appelions hétérocère) s’est installé dans ma chambre, près de la lampe de chevet. Il pourrait, sous toutes réserves, s’agir d’une sympathique Citronnelle rouillée ou Phalène de l’alisier que d’aucuns, particulièrement doués en prononciation, préfèrent nommer, quand ils jouissent d’un public acquis, Opisthograptis luteolata.

Citronnelle rouillee

Ectopique. C’est là le dernier mot dont j’ai appris le sens. Et, depuis, je confesse l’avoir utilisé une petite vingtaine de fois. La plupart du temps, mes interlocuteurs, ou quelle que soit la façon dont on nomme les gens qui m’écoutent parler, ont immédiatement demandé des explications. Mais quelques initiés m’ont lancé un clin d’œil complice. Ils ont paru, comme qui dirait, heureux d’apprendre qu’ils n’étaient pas les seuls au monde à porter le fardeau de la connaissance.

Café. De plus en plus dépendant. Je me surprends à tendre vingt fois la main vers la tasse déjà vide.

Frelon européen. Tous les soirs, dès que la nuit est tombée et que les lampes sont allumées, il en entre deux ou trois dans la chambre ou le bureau. Quoique jamais en même temps. Lire devient alors impossible. Le bruit est tel que l’on se croirait dans une usine ou sur un chantier, parmi des ouvriers cocaïnés. Et ça se cogne aux murs et ça heurte le plafond et ça vous frappe au front.

DSK (2). Je me demande si cet autre passage d’Une Tranche de Vie ne fait pas référence, de manière détournée mais limpide, au formidable débit de notre ex-futur président.

DSK_Gotlieb_2

Comme un Lego. Manset et Bashung sont très certainement les auteurs-compositeurs-interprètes français que je préfère. Imaginez donc quelle fut ma joie, en 2008, de découvrir qu’ils avaient collaboré sur Bleu Pétrole, le dernier album de Bashung. Manset en a composé ou co-composé quatre morceaux sur onze. La plus marquante de ces quatre chansons est sûrement Comme un Lego, que Manset lui-même reprendra quelques mois plus tard sur son excellent album Manitoba ne répond plus.

Entre la version de Bashung et celle de Manset, je préfère, de très loin et sans la moindre hésitation, les deux.

Carnets (9)

Nothing Hill. Pas une seule fois je n’ai été déçu par le paysage de prés, de collines boisées et de vallons ombragés qui s’ouvre devant mes fenêtres. Jamais je ne m’en suis lassé.

Planter sa maison dans un décor changeant, c’est l’ancrer dans un voyage.

McDonald And Giles. Voici un album, de 1970, enregistré par des membres, anciens ou non, de King Crimson. Il a le goût d’un album de la première heure de King Crimson. Il en a le son, Il en a la voix. Mais ce n’est pas du King Crimson. Plus lumineux, plus digeste, moins ambitieux, moins abouti.

Si vous voulez tout savoir, c’est ce que j’écoute en écrivant ces quelques lignes.

Kadhafi. Le fou du désert à la garde-robe de rêve est, semble-t-il, en train de livrer son dernier combat. Cette ordure a toujours eu un côté je-me-branle-de-ce-que-vous-pensez-de-moi qui va me manquer.

J’aimais aussi beaucoup ses « amazones » et particulièrement la toute ronde ci-dessous. J’ai souvent rêvé qu’elle et moi, mais surtout moi, faisions ensemble des trucs sexuels tout à fait déments derrière un moucharabieh recouvert de peinture dorée.

kadhafi_Amazone

Etat d’esprit :

Carnets (8)

Etat d’esprit. Pas mieux. Toujours l’impression qu’il me manque des pièces pour que la mécanique soit complète et ronronne comme elle se devrait de ronronner. A croire que j’ai laissé la moitié de mes neurones quelque part sur la route des vacances.

Théâtre de rue (Aurillac). Paumés en troupeau. Corps agglomérés aux abords d’un parc fermé. Maigres, tatoués, percés. Vacillants, stupéfiés, ivres, amorphes, violents. Avachis dans leur urine, allongés dans leur vomi. Sans mémoire, sans présent, sans lendemain.

Musique. Enfin, une stéréo dans le salon. Vivement le premier déluge de décibels en quadriphonie. Reste à savoir qui de Miles Davis ou de Pink Floyd déflorera enfin le silence de cette pièce lumineuse qui s’ouvre sur un décor de vallons et de collines boisées. Pour le moment, Miles Davis tient la corde.

Lecture. Besoin de satire, furieuse envie de relire Evelyn Waugh. Prévoir les vivres et l’eau nécessaires à un voyage à la médiathèque.

Planète. Hier, j’ai regardé Home, un documentaire de 2009 sur ce qu’était la planète quand nous en avons hérité et ce que nous lui faisons subir depuis une cinquantaine d’années. Putain, quelle déprime. Petit Pepper, un brin désespéré devant l’état de son héritage, est parti jouer aux Playmobils : « Si je continue à regarder, je vais être triste », m’a-t-il confié avant que de s’éclipser à l’étage.

Sensation éprouvante d’avoir assisté au viol collectif d’une mère.

Café. Après plusieurs semaines à ne mettre qu’un demi-sucre dans ma tasse, je suis repassé à un cube entier. Aveu d’une régression, constat d’une faiblesse.

Café (du village). Miracle ! Le patron me parle enfin. Depuis que sa femme me sourit.

Balade. Sur les berges pavées de la Dordogne, à une trentaine de kilomètres de ma tour de contrôle, dans un autre département. Leurs supermarchés ne diffèrent pas des nôtres.

Argentat

Carnets (7)

Etat d’esprit. Fin de vacances, légère déprime post-partum.

Boogie-Woogie. La gare est aride où il pousse cependant des pêches de vigne. Son dernier banc est rouillé.Voix Ferrée

Boogie-Woogie (2). Manière pianistique de jouer le blues.

Piano Bar

Piano Bar_3

Boogie-Woogie (3). Manière pianistique de jouer le blues qui, invitée dans un bar ensoleillé, donne soif.

Piano Bar_5Piano Bar_6

Boogie-Woogie (4). Sur la place de l’église, une vieille dame danse, seule, dans la lumière. A l’intérieur du temple sombre, une flûte traversière se racle la gorge.

Boogie-Woogie

Lecture. Pas réussi à entrer de plein pied dans L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar. Quant à The King Never Smiles, disons la vérité : l’histoire du roi de Thaïlande ne pourrait pas, à ce point précis de ma vie, m’indifférer plus. Les deux bouquins sont en stand-by. Je relis donc, mais sans la joie d’antan, Les Mémoires de Christophe Colomb – qui est pourtant un régal.

C’est peut-être toute la lecture qu’il me faudrait mettre en stand-by.

Jour férié. A des kilomètres de la civilisation avec seulement quelques brins de tabac au fond du paquet. Ne pas chercher à tirer plus d’une bouffée toutes les vingt ou trente minutes afin de tenir jusqu’à demain matin.

Météo (Nothing Hill, 15 août). Le ciel a la texture d’une éponge humide uniformément gris clair. Les chaises du jardin sont mouillées.

Boogie-Woogie (5). Près de la fontaine, une femme élégante aux yeux clairs et durs retint mon regard. Quand elle se leva pour échapper enfin à l’ennuyeux quintet qui récitait sans entrain sa leçon sous un kiosque de toile, quelque chose en moi se déchira. Je suis sûr et certain qu’elle sentait bon. Et frais. Sur son omoplate bronzée, près de la bretelle de sa robe bleue, j’aperçus un discret tatouage dans lequel je plantai mon regard. Frissonna-t-elle ?

Fontaine Laroquebrou

Carnets (6)

Océan. On en dira ce que l’on voudra mais, au final, l’Océan atlantique est une masse d’eau assez froide.

Sea Pepper

Plage. C’est, du reste, peut-être parce que l’eau est relativement froide que l’essentiel du troupeau s’arrête sur la plage et ne parcourt jamais les derniers mètres que le séparent de la fin du continent. A moins que ce ne soit le sable qui s’insinue, plus que les vagues qui déséquilibrent, qui constitue le but véritable de la transhumance annuelle.

Sea Pepper_3

Place. C’est une jolie place piétonne au centre de laquelle s’élève un arbre majestueux. Elle est bordée de restaurants, de cafés, de glaciers et, sur un carré de pelouse, à droite et sous un platane, il y a un manège qui tourne sans arrêt. On échoue ici, vomi par des rues de souvenirs, des allées de bric et de broc. Une assiette d’huitres, un pavé de merlu, une grande bouteille de rosé frappé, une cigarette roulée, un regard, les yeux plissés, sur la marée basse, les seins nus qui se prélassent et l’on repart. Près du manège, un enfant de 3 ans est venu y prendre une sévère rossée de ses parents, sous l’œil désolé de sa grand-mère qui pourtant ne dit mot. Les regards se détournent, se font sourds aux cris mouillés. L’enfant voulait deux rondes de manège pour faire bonne mesure, la dernière pour justifier l’épouvantable trajet qui le mena jusqu’ici.

Peintres du bord de mer. Donnez-leur de l’eau, du mouvement, des reflets irisés, de ces instants qui font une éternité et ils vous peignent des croutes où, dans l’épaisseur de la peinture, viennent se figer un horizon plat, un coucher de soleil bancal et des bateaux qui ne savent plus danser. Leurs pinceaux sont des truelles qui ne servent qu’à projeter des couleurs de crèmes glacées aux arômes artificiels.

Sea Pepper_2

Vent. Il se glisse sous la nappe et renverse trop souvent les verres de bière mal lestés.

Ferme exotique. A la buvette indo-africaine d’une ferme exotique, j’ai retrouvé le goût que je croyais perdu du Cacolac et partagé un paquet de chips avec un petit cochon rose et rusé qui bougeait tous azimuts en accéléré.

Seins. Au pied des escaliers qui mènent sur la plage, une femme est allongée. Ses seins très fortement étirés pendouillent, chacun de son côté respectif. A mon arrivée, elle les capture et les replace bien vite dans leurs poches de polyamide bariolé. Je lui sais gré de cette pudeur pressée, de cette lucidité soudaine. Qui lui éviteront le mélanome qui, autrement, l’aurait emportée à l’amour des siens. Qui sont tous sur la plage, assis à se toucher.

Potion magique. J’ai rencontré, dans un bar à cervoises dépourvu de chaises ou de tabourets, un druide mal rasé. De l’autre côté de la rue, un mur gris s’ornait de graffiti brouillons. Le patron a payé toutes les tournées.

Lecture. Je viens de me lancer dans L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar mais, simultanément, car je sais jongler, je lis aussi The King Never Smiles, le livre qui, en Thaïlande, vaut quinze ans dans une prison moite et surpeuplée.

Musique. Je ne suis pas très fan de Crowded House, que je crois être un groupe néo-zélandais. Mais leur Fingers of Love est l’un des morceaux les plus sensuels que je connaisse. J’en préfère toutefois d’autres que je sais presque sur le bout des lèvres pour les avoir marmonnés depuis les temps d’une chambre fleurie. A commencer par Sweet Surrender de Tim Buckley ou Sparrow de Marvin Gaye.

Pluie. Les garçons, dit-on, passent entre les gouttes. Pas les barbecues.

Paresse. Ne pas la confondre avec le vide, la terre sèche. Elle n’est souvent qu’un problème mécanique.

Epicier. Si j’en juge par ce primeur aquitain, vendre des fruits et des légumes dans une commune aisée rend heureux. A vingt mètres de là, le boucher, prisonnier de son environnement sanglant, ne peut se permettre la même légèreté sans mettre mal à l’aise. Il en est du reste parfaitement conscient qui impose à ses clients, lorsqu’il tranche dans les chairs, un silence de cathédrale.

Buvette indo-africaine. Fin d’après-midi. Couple avec deux enfants blonds. Il est maigre, elle est énorme et blanchâtre. Il s’occupe des enfants, une fillette et un garçonnet, tout en picorant deux ou trois miettes. La vaste et pale mère putative mange gaufres et glaces. Elle avale, elle commande, elle ingurgite. Elle bâfre, elle commande, elle ingère.

A côté, à mille lieues, les enfants font très exactement ce que papa leur demande d’une voix douce et de mots qui tintinnabulent.

Cuisine. Les repas légers et presque végétariens m’embarrassent pas inutilement l’estomac et laissent plus de place au rosé. C’est là, assurément, un point en leur faveur.

 

Carnets (5)

Du matin. Je suis un être du matin qui s’est longtemps leurré, qui s’est longtemps complu dans la peau d’un noctambule.

Apéro. Grande table campagnarde bordée de longs bancs en bois. Paysans en jeans, paysans en short. Histoires de mûres, récits de bétail. Glaçon qui échappe des mains. Brins de paille sur le sol d’ardoise. Le chien, repu de fêtes, s’est allongé.

Sac de voyage. L’objet primordial est à mettre en dernier. Il doit être accessible et prêt à être feuilleté. On le posera près du tabac brun et du papier gommé.

Route des vacances. Il faut prévoir des pauses là où personne ne s’arrête jamais si l’on ne veut pas subir des conversations mille fois écoutées.

Jardin. Il faut éclaircir les plants, exposer les tomates au regard et à la caresse du soleil pour qu’elles rougissent. Mon T-shirt est mouillé et mes doigts sont verts. Mais les fruits seront fessus et d’un sanglant satiné quand je reviendrai de là où je vais.

« J’ai vu les plus grands esprits de ma génération détruits par la folie, affamés hystériques nus,

Se traînant à l’aube dans les rues nègres à la recherche d’une furieuse piqûre »

Ainsi commence Howl d’Allen Ginsberg, un long poème de 1961 où apparait déjà l’hécatombe à venir. Moi aussi, j’ai vu quelques enfants mal rasés se traîner, se prostituer pour une seringue, une maladie partagée. Mais d’aucun d’eux, je ne pourrais dire qu’il fut une exception ou une lumière, même tamisée. Membres maigres, peaux percées, ils sont venus puis ils sont passés. Ni leurs vies, ni leurs morts n’ont laissé une ride. Même leurs noms s’en sont allés.

Ginsberg_Howl

Montaigne. C’est l’égarement qui forme la jeunesse. On apprend peu d’un voyage sur un sentier balisé dont on ne s’éloigne jamais.