Carnets (2)

Réveil. Cinq heures du matin. Involontaire mais bienvenu. Je règne sur un silence au parfum de café brésilien.

Bouquins. Hier, j’ai profité de mon passage dans la grande ville pour acheter des livres. Deux livres. J’ai passé en revue tous les poches d’une librairie, moins les polars. Pas envie d’un polar. J’ai fini par arrêter mon choix sur L’Inde en Héritage d’Abha Dawesar (« Un regard acide et sans concession sur la société indienne contemporaine. Décapant. ») et Par un Matin d’Automne de Robert Goddard (« Livre envoutant… sens du suspense et de la reconstitution historique »). Je ne connais ni l’un ni l’autre de ces auteurs. Un achat qui est une aventure.

Amour. Etonnant de voir à quelle vitesse, chez certains êtres humains, l’amour se transforme en un mépris spontané, un dédain trop soudain qui les met à nu et expose leur amère laideur, leur cassante fragilité. On croirait assister, en accéléré, grossie mille fois, à la métamorphose d’un papillon en blatte.

Radio. Sur la route du retour, j’ai écouté France Info. Une ministre ne cessait de répéter : « le président a décidé ceci », « le président a décidé cela », « en accord avec la volonté du président », « selon les souhaits du président ». Je me suis demandé, avant de bien vite passer à autre chose, s’il était normal que 65 millions de personnes soient à la merci des décisions, de la volonté et des souhaits d’un type tout seul, ni plus intelligent ni plus vertueux que les autres. J’en ai rapidement conclu que non, ce n’est ni normal, ni censé. C’est tout simplement absurde. Nous ne sommes ni des fourmis, ni des abeilles pour nous doter ainsi d’un monarque. Puis, j’ai ouvert la vitre et écouté les Blues Brothers en suçant des cachous à la réglisse.

FN. Dans Le Point, un spécialiste de l’extrême-droite nous explique que le massacre de Norvège, qu’il qualifie de polémique, bénéficiera au FN, pauvre victime d’un lynchage. Pourquoi pas. En son temps, l’incendie du Reichstag n’avait-il pas aussi profité aux incendiaires ?

Pain au lait. Il se pourrait fort que ce fut une erreur d’avoir acheté des pains au lait SANS pépites de chocolat. Je viens d’en goûter un et le moins que je puisse dire est que je ne suis pas impressionné du tout.

Chômage. En hausse. Ce matin, Google Actualités me propose 180 articles sur le sujet. Je ne cesse d’être émerveillé par notre capacité à nous intéresser à l’augmentation du nombre de types sans boulot. Les catastrophes, les guerres, les famines, les génocides et autres spectaculaires spectacles sont incapables de retenir notre attention plus de deux ou trois semaines. Le chômage, lui, feuilleton interminable, malgré une absence de rebondissements et de doubles saltos arrière, nous tient en mauvaise haleine depuis le premier choc pétrolier de 1973.

Périarthrite. En anglais de tous les jours, cela se dit « épaule figée » ou, encore plus littéralement, « épaule congelée ». Quoiqu’imagée, la langue de Shakespeare, peut-être par une pudeur toute britannique, ne rend absolument pas compte de la douleur. Qui est pourtant l’impression dominante.

Loups. Totalement éradiqués par l’homme dans les années 30, ils sont de retour, quoiqu’en petit nombre (200), sur les terres où ils ont toujours vécu. Et bien évidemment, pas plus qu’à l’époque, personne ne les supporte. Les éleveurs des zones concernées vont donc très bientôt être autorisés à les abattre « sans autre procédure ». Bref, nous n’avons rien appris, ni rien retenu. Nous restons les cancres mauvais que nous avons toujours été. Et c’est en vertu de cette ignorance que le loup disparaitra et que le nazillon reviendra.

Paris. Si Paris est bien la ville lumière, le centre pensant que l’on nous vante, le lieu où il faut vivre pour être pris au sérieux et ne pas se résumer à une citoyenneté confuse de provincial, pourquoi ses habitants fuient-ils en masse l’été venu ? Serait-ce parce que, tout compte fait, l’humain n’est pas fait pour vivre dans une fourmilière sans horizon ?

Je me suis toujours demandé de quel bois il fallait être fait pour être capable de supporter que, tout au long de l’année, les pieds reposent sur de l’asphalte ou du béton. Comment peut-on être « sain » sans fouler de l’herbe moelleuse, un tapis de feuilles ou de la terre souple ? Pas plus que je ne pourrais n’avoir que des rapports sexuels protégés par un film de cellophane, je ne puis imaginer de vivre séparé de la planète par une épaisseur de sol artificiel.

Pain au chocolat. Fort heureusement, il reste des pains à deux barres de chocolat pour me faire oublier les ternes pains au lait dont j’ai bien légèrement fait l’acquisition dans un moment d’insouciance aventureuse.

Norvège. Les autorités du pays parlent de renforcer la sécurité. Pas surprenant. C’est ce qui se passe partout sitôt un attentat commis. Après chaque bombe, après chaque attaque, l’état policier se durcit et on y laisse une liberté. Et cela n’empêche jamais l’attentat suivant et ne l’empêchera jamais. Les victoires des terroristes, du reste, ne se calculent pas en nombre de victimes mais en nombre de libertés que l’on nous rogne dès lors qu’ils frappent. Il faut bien reconnaitre que si la haine des libertés collectives et individuelles dont nous jouissons encore est la raison qui pousse des dingues fascistes ou des fous barbus à nous attaquer, ils sont alors les grands vainqueurs du combat qu’ils nous imposent. Mais ceux qui gouvernent et voudraient nous contrôler profitent aussi toujours du crime.

Granges. Les ouvertures étroites sont aux granges ce que les moucharabiehs sont aux harems.

Grange1

Poisson. Depuis plus de 20 ans, je suis incapable de manger des harengs fumés sans revoir un rivage de la Mer baltique par une fraîche journée de printemps. Je me souviens des bateaux en bois que l’on avait tirés sur la plage battue par le vent et d’un petit restaurant où l’on ne servait que du poisson et des pommes de terre. Depuis ma petite table près de la fenêtre allemande, je voyais les premières îles danoises.

Hier, peut-être un peu nostalgique de ce hasard qui, pour la seule fois de ma vie, me conduisit vers le septentrion, j’ai acheté des harengs. Les plus chers.

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