Le brix à bayer

Petit Pepper a le rhume, un de ces bons gros rhumes qui vous transforment le nez en robinet mal fermé et réduisent vos yeux à deux fentes étroites et larmoyantes. Un de ces rhumes épiques qui vous font croire que votre appendice nasal, picotant et agaçant, a pris possession de tout votre visage. Vous n’avez plus de bouche, de joues, ni même d’yeux malgré les larmes qui en coulent. Vous devenez pour quelques jours un nez énorme qui, en plus d’être aveugle, perd tout sens olfactif.

Il va de soi, dans de telles circonstances, que vous n’avez pas envie d’aller à l’école pour faire plic ploc sur le contrôle de calcul. Vous sentez bien que la seule chose que vous allez pouvoir multiplier sont des taches rondes et mouillées sur une feuille blanche au quadrillage flou où s’affichent quelques nébuleuses opérations.

Evidemment, vous êtes en position de force pour négocier une journée à la maison – au lit d’abord, puis devant la télé et enfin sur le tapis du salon avec un monceau de feuilles et des tas de crayons. Maman n’est pas là pour s’opposer, bec et serres, à ce que vous restiez pour dessiner des ronds et hurler des carrés avec force reniflements et un accent allemand. Papa, surtout s’il a son content de café et qu’on le laisse émietter du pain au chocolat sur son clavier, est ce qui, dans la maison, ressemble le plus à de la pâte à modeler. Un plic, un ploc, un refoulement d’eaux usagées, des phrases plein de « b » et il se fait fort d’appeler école, bus scolaire et municipalité puis de vous planter devant un chocolat fumant, des tartines beurrées et ce qui se fait de mieux en dessins animées.

Baba, cela se sait, est bas chiant tant qu’on le laisse taber en baix ses bages caféïnées. Si seulement, toutes les trois ou quatre heures, il ne se mettait bas en tête d’introduire des gouttes ignominieuses dans votre nez, ce serait le bied.

Petit Pepper a le rhume, un bon gros rhume au rez-de-chaussée. J’entends ses reniflements, ses rires larmoyants devant la télé, le chocolat qu’il aspire à grand bruit, le craquement des biscottes sous la dent et les projets d’organisation qu’il se récite à haute voix tout en les croquant sur du papier chiffonné.

Il a le rhume, un gros nez coulant et il est vivant, presque inaltéré. Il balance encore entre le gros bébé et le petit enfant.

Il reste un an, peut-être deux, avant qu’il ne quitte à jamais le royaume des premiers temps, le vaste été qui s’étire jusqu’à l’horizon et ne laisse derrière lui son enveloppe d’organisme insouciant, son habit de nudité, sa peau si douce dont, chaque jour, papa ou maman goûte le velouté sans qu’il soit besoin de demander un laissez-toucher.

La saison des caresses, dont l’un et les autres peuvent encore se gorger, se repaître et s’enivrer, tire à sa fin. Bientôt, les chatouilles n’émoustilleront plus et les rires qu’elles faisaient naître vont s’essouffler puis se taire. Les baisers dont on s’est nourri au quotidien en s’emmitouflant dans les bras de ses parents auront bientôt un goût de plat dont on est fatigué. Un matin, à la découverte d’une carapace là où il y avait du satin, les doigts devront cesser ce ballet qu’ils dansaient amoureusement du nombril jusqu’à la pointe du nez.

L’enfant veut devenir un homme, être un grand et l’homme, qui sait ce qu’il a perdu et combien cette vanité lui a coûté, donnerait tout et bien plus encore pour retrouver ce qu’il lui a fallu abandonner sur le chemin. S’il le pouvait, il s’en retournerait en courant, en pleurant, vers le commencement. Il ramasserait un à un tous les jouets, tous les espoirs, toutes les journées ensoleillées, tous les noëls emballés de papier brillant qui lui sont tombés des mains.

Il tuerait père et mère pour un papa et une maman, des couvertures chaudes et tirebouchonnées, de l’herbe haute dans laquelle on peut ramper et disparaitre, un chat qui parle, un vélo qui déraille et la magie de pouvoir rapetisser afin d’entrer de plein pied dans des châteaux de terre mouillée, de pouvoir être un explorateur aux aguets dans la luxuriance des trèfles vert foncé où rampent des lombrics aux couleurs de serpents dont il faut se méfier.

L’enfant, qui ne sait pas encore que lui seul connait l’infini et comprend l’impossible et qui ne le saura que lorsqu’il ne les connaitra ni ne les comprendra plus, veut inexorablement, impitoyablement grandir. Il appelle, il exige une indépendance qui, finalement, triomphera de sa liberté, de son génie à inventer et à peindre une réalité qui vaut d’exister. Et il n’est rien qui puisse être fait pour que son imagination ne s’étiole pas, pour que son monde ne rétrécisse pas, pour que l’éternité reste sa seule unité de temps et pour qu’il croie toujours que le pouvoir des papas à effacer une journée d’école, plus que du pouvoir, est une magistrale démonstration de magie. Il n’est rien qui puisse être fait, tout papa que l’on est, pour lui conserver l’accès aux châteaux ou la possibilité de mettre les voiles sur une flaque d’eau.

Mais pour le moment, Petit Pepper a le rhume au rez-de-chaussée, un de ces bons gros rhumes d’enfant que ponctuent reniflements, rires, éternuements, mouchages tonitruants, papier que l’on froisse, dessins que l’on déchire et sauts de chevalier dément sur le parquet, robe de chambre rouge au parfum sucré qui lui fait comme une cape, qui lui fait comme des ailes, qui l’aide à s’envoler.

Dehors, il pleut et la lumière est grise. Les rideaux sont ouverts sur des vitres mouillées et, au-delà, sur des gens qui se cognent sûrement contre des nuages ternes et bas. Mais ici, dans le cocon chaud, confortable et peut-être même ensoleillé, les rêves peuvent éclore, grimper jusqu’au ciel et virevolter. Ici, on peut faire des pirouettes au figuré et tournoyer sans risque de se heurter à des limites qui ne sont plus. On peut traverser les murs, s’élancer, tourbillonner, s’évaporer, reprendre forme, poser le pied par terre et repartir en flèche.

A peine s’il faudra atterrir un instant pour quelques gouttes ignominieuses de plus dans ce nez qui fait déjà plic ploc, une courte escale, le brix à bayer bour un rhube carabiné assorti d’une jolie journée chômée.

Une réflexion sur “Le brix à bayer

  1. Chaque jour, je vais de découverte en découverte….mon coeur d’enfant, de mère, de grand-mère gonfle de bonheur en vous lisant…..l’enfant..les chandelles( ou les snottebulles comme on dit à
    Bruxelles) ..les yeux qui brillent..les calins..le tempsqui passe si vite, trop vite..les enfants grandissent, s’en vont et un jour nous calinons nos petits-enfants… et les émois se réveillent
    , les sens se régalent dans ces tendres- collés-serrés !  J.  L

     

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