Le bic dans l’eau

Vous est-il déjà arrivé, par une belle journée ensoleillée de printemps, de vous rendre au bord d’un lac long de 12,5 km, d’une superficie de 6 000 000 de mètres carrés, dont le périmètre est de 55 km, qui baigne les abords de cinq communes, qui est censé contenir, quand tout va pour le mieux, 133 000 000 de mètres cubes d’eau et de le trouver vide, asséché ?

Si oui, vous est-il déjà arrivé de découvrir au fond de ce lac vide, autrefois étendue d’eau douce à des centaines de kilomètres de la mer la plus proche, une coquille de moule d’une belle couleur turquoise ?

Dans l’affirmative, vous est-il arrivé de regretter, une fois de retour à la maison, alors que, cramponné à un stylo bic, vous écriviez votre mésaventure et la découverte étonnante qui s’ensuivit, de n’avoir pas photographié ladite moule ?

Et de vous retrouver dans la position inconfortable d’avoir à jurer qu’il y avait effectivement une coquille de moule sur le fond craquelé ? Que vous l’avez vue, prise dans votre main, soupesée puis relâchée ? Que vous vous êtes interrogé sur son parcours ? Sur le sens de sa vie et de la vôtre ?

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Dessine-moi une tache

L’équinoxe de printemps et la sève que je sens monter en moi m’ont inspiré deux « tableaux ».

L’un est sobre, tout en retenue. L’autre, réalisé dans un moment d’optimisme qui ne fut pas sans rappeler une crise de démence, voire un orgasme, est plus flashy.

Je préfère très nettement l’humilité du premier mais me devais de vous livrer également l’outrecuidance joyeuse du second.

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Une respiration qui cascade

Un ruisseau est un cours d’eau à l’échelle de mon âme. Et de la vôtre.

Le mot « cours » évoque la course, le mouvement, le ruissellement, l’approche, le passage et une musique qui, sans être un son de clochettes, s’y apparente toutefois.

Le cours n’est pas une fuite. Il est une venue.

Celui dont je veux aujourd’hui vous entretenir est un lit où l’eau, la roche, le bois, les couleurs et la lumière viennent faire l’amour.

Il est l’union de la danse et de la constance.

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Mon ruisseau, dont l’adjectif possessif signale que je lui appartiens, que je suis son sujet, se cache pour être découvert.

Il se dissimule au creux d’un val, ouvert au soleil, prévenant avec les ombres, qu’il a lui-même dessiné, en pente douce, en courbes harmonieuses.

Il est l’enfant au sourire irrépressible, le cœur battant, qui s’est tapi derrière la porte entrebâillée.

Plus que de vous surprendre, il veut rire. Il veut que l’aimiez. Il veut que votre cœur épouse son rythme. Il brûle de l’entendre tintinnabuler.

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Mon ruisseau est irisé. Il est bleu, il est gris, il est or. Il est iridescent et nacré. Sa transparence a les couleurs de l’intensité. Son opacité a la moire des secrets limpides. Son noir a l’aspect chatoyant des confidences enfantines de juillet que les gamins de la campagne se chuchotent sous un marronnier.

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Mon ruisseau est parfumé. Il a la fragrance de l’humidité. Il a l’arôme des bouquets. Il porte les effluves de la terre mouillée, l’odeur des feuilles et du printemps, la senteur du soleil renaissant et des ombres légères, presque bariolées.

Mon ruisseau marie l’eau fraîche, la pierre chaude et la mousse veloutée.

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Mon ruisseau chante. Mon ruisseau tinte.

Il récite par cœur, le sien et le mien, et le vôtre si vous le visitez, une chanson qu’il est encore en train de composer.

Sa mélodie cascade.

Son air est un frisson.

Sa musique est une ondulation

Un flottement

Une audace

Des variations pleines de pudeur.

Ses mots dévalent

Et dégringolent.

Ses notes sont basses

Et haut perchées

Claires

Distinctes

Modulées.

Mon ruisseau rigole

Il déborde de joie

Il a des éclats de rire et de lumière

Sa gaité est un pétillement.

Qui tapote le cœur.

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Mon ruisseau est bordé d’un sentier qui remonte, au-delà du sommet de la colline, vers le ciel.

Un chemin qui ne se descend pas.

Jamais.

Descendre, c’est découvrir qu’il existe une rivière qu’il engrosse et qui le perd.

Non, mon ruisseau parle de naissance.

Il appelle à découvrir les lèvres, la source qui l’ont enfanté.

Il est un descendant, un bébé fripé

Ses rides sont une nouveauté.

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Quelque part, à flanc de la colline, se trouvent les lèvres trempées dont il est issu

Un goulot qu’il me faudra trouver,

Pour rencontrer le mince filet

Et entendre sa première respiration.

EAT THIS

Bon, laissez-moi vous expliquer le chemin qu’a parcouru ce graffiti, qui compte assurément parmi les meilleurs graffitis de ces 20 ou 30 dernières années, pour arriver jusqu’à vous. C’est un voyage en seize escales.

Un inconnu l’imagine,

Un inconnu fabrique un pochoir,

Un inconnu achète une bombe de peinture,

Un inconnu le peint sur un mur de Santiago du Chili,

Thomas passe par là,

Thomas rigole,

Thomas le photographie,

Thomas l’envoie à Eric, journaliste sur le Mouv’ (Radio France),

Eric rigole,

Eric le colle sur son site (www.ericlange.org),

Thierry, qui traine par là, le repère,

Thierry rigole,

Thierry l’envoie à Sergeant Pepper,

Sergeant Pepper rigole,

Sergeant Pepper envoie un message à Thierry pour le remercier,

Sergeant Pepper le colle à son tour sur son blog.

Eat This Santiago

Vous aussi, une fois que vous aurez fini de rigoler, faites suivre ce graffiti, dont il ne fait aucun doute qu’il est taillé pour la route, à tous ceux de vos amis qui sauront l’aider à continuer son voyage.

Putain, j’en rigole encore.

Porte à porte

Encore des portes.

Vous allez finir par vous demander où je veux en venir avec toutes ces portes. Dont vous n’aurez pas manqué de remarquer qu’elles sont fermées.

Pour être franc, je n’en sais rien.

Peut-être suis-je moi-même devant une porte dont je ne sais si je dois l’ouvrir.

Peut-être est-ce tout simplement parce que j’aime les portes. Même si je ne suis pas certain d’aimer les portes. En tous cas, je ne me rappelle d’aucune révélation dans ce sens.

Je me souviens d’une époque où, muni d’un appareil photo aussi cher qu’encombrant, je photographiais des vaches.

Vache, photo… Vache, photo… Vache, photo…

Pourtant, je n’aimais pas particulièrement les vaches. Ni leurs photos.

Puis, et peut-être faut-il voir là une relation de cause à effet, je suis passé des vaches aux bouddhas. D’aucuns, dont il est intéressant de noter qu’ils ne connaissaient rien aux photos et encore moins aux vaches, ont dit que je mûrissais.

Peut-être étaient-ils bouddhistes.

Peut-être ont-ils dit cela car ils se sont sentis obligés de dire quelque chose.

Bon.

Là, j’en suis aux portes fermées.

Je marche dans les rues. Je regarde les portes fermées et je photographie. Pas toutes les portes fermées. Certaines, seulement. Peut-être vais-je mentalement mieux qu’à l’époque des vaches.

Je préférerais photographier des femmes. Jolies, fraîches, brunes, amusantes et ouvertes. (Qui a envie de photographier une femme fermée ?)

Mais puis-je arpenter les rues, me planter devant toutes les femmes qui correspondent à la description ci-dessus et les photographier sous toutes les coutures sans risque pour mon cœur ?

Non.

Donc, je fais du porte à porte.

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Quelqu’un finira bien par m’ouvrir.