Général « Cul nu » et les enfants de cœur

Jeudi dernier, The Economist, l’hebdo britannique spécialisé dans les nouvelles internationales, la politique et les affaires, a proposé un article dont le titre une fois traduit (par mes soins) donne quelque chose comme : Sordide. Une série de meurtres rituels perturbe le Libéria .

Les meurtres rituels qui se pratiquent dans certains pays d’Afrique ne sont pas une nouveauté pour moi. Au fil des ans, je suis tombé, surtout dans la presse anglophone, sur plusieurs articles consacrés à la chose, des articles souvent sans sensationnalisme et extrêmement bien documentés (le New York Times, entre autres, excelle dans ce genre). En octobre 2010, assez écœuré après la lecture d’un article américain, j’ai écrit un court texte sur le meurtre des albinos en Tanzanie et dans les pays voisins. Il y était question donc de ces albinos, enfants ou adultes, que l’on massacre pour leurs membres, leur sang et leurs cheveux avec lesquels des sorciers confectionnent des brouets censés apportés la richesse
à ceux qui les boivent.

Le cannibalisme qui se pratique au Libéria est légèrement différent. Aussi horrible – comment pourrait-il en être autrement ? – mais différent en ce sens que, contrairement à la Tanzanie, il ne s’agit pas d’une pratique exclusivement rurale mais de rituels faisant partie intégrante de la vie politique. Ici, nous ne nous trouvons pas en présence de quelque chef de tribu ou commerçant voulant accroitre sa fortune mais de politiciens, de gradés de la police ou de candidats à des postes de responsabilité lancés dans une course éperdue au pouvoir. De simples rumeurs de cannibalisme suffisent parfois à conférer une aura magique à un candidat et à lui assurer la victoire.

Au Libéria, la pratique est connue sous le nom de gboyo. Selon un journaliste du cru, non seulement elle est « endémique » mais, à l’approche des élections législatives et présidentielle de cette automne, « en progression ». La demande est même tellement forte que des criminels locaux, connus sous l’appellation « hommes de cœur » en ont fait leur fond de commerce. Ils tuent, découpent et vendent les morceaux au plus offrant. Les parties les plus recherchées sont le cœur, la langue, les lèvres, les parties génitales et le bout des doigts. Il va bien évidemment de soi que le sang des victimes ne se perd pas et se vend lui aussi pour un bon prix.

Si le gboyo se pratique sur l’ensemble du territoire, c’est le Maryland, la région la plus au sud au pays, qui est la plus touchée. Elle est même tellement touchée qu’en 2005, l’Onu dut envoyer des troupes pour réprimer des manifestations anti-gboyo. Aujourd’hui encore les habitants ne sortent plus à la nuit tombée ou n’osent plus envoyer leurs enfants à l’école.

(Le procès de neuf cannibales du Maryland est actuellement en cours. Leur crime : avoir tué et mangé une femme enceinte.)

The Economist précise que si le gboyo cause de plus en plus d’indignation, il se trouve aussi que la guerre civile qui a déchiré le pays de 1989 à 1996 puis de 1999 à 2003, une guerre sous stéroïdes qui ferait passer le Vietnam pour une promenade de santé, fut tellement épouvantable, démente, dégénérée que, d’une certaine manière, les meurtres rituels peuvent, aux yeux des Libériens, ne pas apparaître dans toute leur horreur. N’avons-nous pas nous-mêmes tendance, au regard du génocide des Juifs, à « relativiser » l’exécution d’un civil quelconque par la Gestapo ?

Au sujet de cette guerre civile, The Economist lâche d’ailleurs un nom qui, jusqu’à aujourd’hui, m’était totalement inconnu, celui de Milton Blahyi.

Lâcher l’inconnu devant moi et vous pouvez être certain que je vais cliquer compulsivement jusqu’à ce que je sache tout, ou presque, de cet inconnu. Je ne peux m’en empêcher. Chercher à savoir de quoi il retourne est ma principale qualité, tout comme ce fut ma perte. A trop vouloir passer derrière la scène pour tenter d’apercevoir les fils des marionnettes, on en oublie souvent de vivre et de profiter du spectacle.

Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit aujourd’hui mais de Milton Blahyi, alias général Cul nu.

Milton Blahyi, ou plus précisément Joshua Milton Blahyi, est né en 1971 et sa vie, comme je devais bientôt le découvrir, vaut son pesant d’horreur. Si vous ignorez son nom, tout comme je l’ignorais encore avant-hier à cette heure-ci, il est fort probable que vous en entendiez parler dans les semaines ou les mois à venir puisqu’un documentaire consacré à sa vie, The Redemption of General Butt Naked, vient d’être primé au Festival de Sundance.

Son histoire, dont la première partie fluctue très certainement entre mythe et réalité, commence véritablement un matin de l’an 1982. Joshua a 11 ans et les aînés de sa tribu qui, pour quelque raison que j’ignore, l’ont distingué d’entre tous les enfants du village ont décidé d’en faire un de leurs prêtres. Chez les Krahns, tout au moins c’est ce que Joshua racontera plus tard, former un prêtre tribal ne demande pas grand-chose, si ce n’est un candidat à la fonction, quelques percussions pour l’ambiance, un enfant, de la boue et trois journées de libre.

Ce matin-là, donc, Joshua fut mené par un homme au visage dissimulé derrière un masque noir dans un lieu isolé où un autel avait été dressé. L’homme le déshabilla et le plaça devant l’autel. Quelques minutes plus tard, des aînés amenèrent un enfant qui, à son tour, fut déshabillé et enduit de boue. Parfaitement au fait de ce que l’on attendait de lui, Joshua tua l’enfant. Les ripailles qui s’ensuivirent durèrent trois jours, trois jours durant lesquels le cœur et quelques autres morceaux fins furent consommés par l’assistance. Ivre de sang et de chair humaine, Joshua racontera plus tard que, pendant la cérémonie, il fut visité par le diable. Celui-ci lui souffla que s’il continuait à pratiquer des sacrifices humains et à manger ses victimes afin d’augmenter sa force, il deviendrait vite un grand guerrier. Les aînés durent prendre la vision et ses pouvoirs très au sérieux puisque quelque temps plus tard, ils élevèrent Joshua au statut de grand prêtre, un statut qui devait l’amener à prendre place auprès de Samuel Doe, membre de son ethnie et président du Libéria, en tant que conseiller spirituel. Quoi que cela veuille dire.

Sa carrière de fou sanglant débutait. Elle durera 14 ans. Il tuera d’abord de manière rituelle pour augmenter ses pouvoirs, puis, lors de la guerre civile, il ajoutera à cette motivation celles de l’argent et du plaisir. Et je puis vous assurer qu’il ne s’agit plus de mythe mais de l’histoire d’un homme et de son pays.
Je vais essayer de faire vite pour ne pas vous ennuyer mais, pour comprendre le parcours de Joshua Milton Blahyi, et par quoi sa descente aux enfers fut rendue possible, je dois vous donner un minimum de contexte historique.

En 1989, Charles Taylor, évincé du gouvernement de Samuel Doe en 1983 pour détournement de fonds, lança, avec le soutien probable de Mouammar Kadhafi, une invasion afin de renverser son ancien mentor. C’est avec cette attaque que débuta la guerre civile. Elle devait durer jusqu’en 2003 (avec une interruption ou, tout au moins, une accalmie entre 1996 et 1999) et faire plus de 250 000 victimes (environ 1 habitant sur 12). Sept factions rivales, pour autant que je n’aie oublié personne dans mes savants calculs, s’affrontèrent de la manière la plus sauvage qui soit. Si Charles Taylor finit, en 1997, par devenir le 22e président du Libéria, ce fut toutefois un autre seigneur de guerre, Prince Yormie Johnson, qui finalement captura, tortura et tua Samuel Doe, en 1990. Je ne vous conseille pas de chercher mais sachez qu’il existe, sur Youtube, des vidéos montrant la torture de Samuel Doe, pendant que Prince Yormie Johnson, les pieds sur le bureau, se tape une bière fraîche.

Voilà pour un aperçu simplifié au possible de ce contexte, revenons maintenant à notre Joshua qui, en homme plein de ressources, profitait du bordel ambiant pour entamer une carrière de voleur et de tueur. En fait, tueur n’est pas vraiment le mot qui convient mais, après consultation du dictionnaire, je dois vous avouer que je n’ai rien trouvé de suffisamment fort pour le décrire. Il faudrait peut-être inventer un autre mot. Joshua et ses hommes firent tellement de victimes que personne n’est jamais parvenu à les compter. Disons, pour reprendre les mots d’un Libérien, que des cadavres, « il y en eut trop pour qu’on les dénombre. »
En 1994, Roosevelt Johnson, le leader d’une des sept factions en guerre, recruta Joshua et ses hommes dont il admirait les talents de combattant et l’audace sans limite. Joshua accepta pour l’argent (« Tout ce que j’ai fait, c’était du commerce »).  Pendant les deux années qui suivirent, jusqu’à sa rencontre avec Jésus sur un pont de Monrovia lors d’un bataille sanglante, Joshua ne fut plus Joshua mais il devint le Général Cul nu (« General Butt Naked »). Le tueur en série se transforma en un tueur industriel dont on estime qu’il fut responsable d’environ 20 000 morts, soit pas là loin de 10 % du nombre total des victimes de la guerre civile. Même si le chiffre est difficile à vérifier, ce fut en tous cas celui qu’il avoua et que la commission pour la réconciliation pris en compte tant il semblait probable. Il fut le tueur le plus fou de la guerre la plus démente, la plus déjantée dont je n’ai jamais entendu parler. Pourtant, la concurrence pour le titre fut plus que rude.

Joshua Milton Blahyi

Ce qui fait de la guerre du Libéria une guerre hors normes, en plus des pratiques cannibales, animistes et de l’absence de toute stratégie autre que tuer le maximum d’individus, et peut-être aurais-je dû préciser cela avant, est qu’elle fit appel aux enfants, aux adolescents et à des quintaux de drogues dures, principalement héroïne et cocaïne (les cartels d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud utilisaient le Libéria comme plaque tournante), sans compter des fleuves d’alcool. On estime, excusez du peu, que 20 % des enfants du pays y participèrent (50 000 en moururent).

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Le général Cul nu, et il est plus que temps que j’explique pourquoi il fut appelé ainsi, partait au combat entièrement nu, si ce n’est une paire de chaussures et une mitraillette. En cela, il obéissait aux ordres du diable, son maitre. Ses soldats, essentiellement des gamins drogués jusqu’aux yeux, faisaient de même, sauf ceux qui préféraient s’habiller en femme et porter une perruque. Grâce à un cocktail de drogues, d’alcool et de croyances ancestrales, ils étaient tous persuadés d’être invincibles, sinon invisibles. Quelques-uns de ces mômes y croyaient même tellement qu’ils fonçaient dans le tas sans la moindre arme. Ils se battaient souvent à découvert, dansaient en déchargeant leurs armes à qui mieux-mieux. S’ils combattaient nus ou grossièrement déguisés en femmes, c’est aussi parce qu’ils pensaient qu’ils n’en seraient que plus effrayants. Et sûrement l’étaient-ils.

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Avant chaque combat, Cul nu capturait et tuait un enfant ou un adolescent dont lui et sa troupe buvaient le sang et mangeaient le cœur. La stratégie utilisée, toujours la même, était extrêmement simple : tuer tout ce qui bouge, couper les têtes quand cela était possible et s’en servir, après les combats, pour jouer au football. Leurs victimes étaient souvent éviscérées et les organes, consommés. En accord avec leurs croyances, certains les mangeaient crus ; d’autres, peut-être plus difficiles, préféraient allumer un feu pour faire griller leur part. Les bras et jambes d’ennemis tués étaient parfois coupés puis déposés dans divers lieux, tels des carrefours, afin de marquer les limites d’un territoire.

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Si toutes les factions se sont livrées exactement aux mêmes exactions, auxquelles il faut bien évidemment ajouter le viol systématique ainsi que divers trafics, personne n’a fait montre d’autant de sauvagerie et  d’ignominie que Butt Naked et sa brigade haute en couleur.

Jusqu’à un certain jour de 1996, alors que nu sur un pont de Monrovia, il s’attachait avec l’aide de ses alliés et de ses ennemis à essayer de rayer purement et simplement la ville de la carte du monde. Ce jour-là, Jésus lui parla et lui expliqua – en anglais, semble-t-il, et non en latin comme on aurait pu s’y attendre  – qu’il devait cesser d’être l’instrument du diable, se repentir de ses péchés ou mourir. Notre général Cul nu le crut et se refusa désormais à massacrer. Il changea tellement que ses « hommes » crurent qu’il était devenu fou à lier. Ce qui implique, ironie suprême, que jusque-là, il était parfaitement normal à leurs yeux.

Et il devint pasteur. Ce qu’il est toujours.

A la fin de la guerre, la commission pour la réconciliation, qui crut à sa conversion, finit par le blanchir de ses innombrables crimes. Aujourd’hui, menacé de mort par des parents de ses anciennes victimes, il cache sa femme et ses trois enfants au Ghana mais continue à parcourir le Libéria pour prêcher la bonne parole et recueillir des fonds afin de venir en aide aux ex-enfants soldats dont la guerre et lui ont brisé la vie. Il n’hésite pas non plus à aller à la rencontre de Libériens pour leur proposer de devenir le frère, la sœur, le père ou la mère qu’il a massacré des années auparavant. Il clame aussi qu’il ira à La Haye faire face à son destin si le Tribunal international veut le juger pour crimes de guerre. Aussi curieux, aussi invraisemblable cela puisse-t-il paraitre, il a l’air véritablement sincère dans sa nouvelle démarche.

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Mais peut-il être pardonné ?

 

2 réflexions sur “Général « Cul nu » et les enfants de cœur

  1. J’hallucine!!! C’est la pire horreur que j’ai pu lire ces derniers temps! J’en ai la nausée! J’ai envie de dire un gros mot! Je peux??! Je le dis quand même!! Puuuuuutain!!! ( Le mot est faible?!
    Je le sais…)

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