Nausée

L’enfant avait neuf ans. Il vivait au Burundi presque comme vivent tous les enfants du Burundi. Insouciant mais pas tout à fait.

Les restes de son corps démembré furent retrouvés près d’une rivière, le long de la frontière avec la Tanzanie.

Le bébé avait sept mois. Il vivait en Tanzanie comme vivent tous les bébés de Tanzanie. Il tétait le sein de sa mère et gémissait aux heures les plus chaudes de la journée.

Son corps mutilé fut retrouvé dans la campagne.

Nyerere avait 50 ans, une femme et deux enfants. Il vivait en Tanzanie comme vivent presque tous les fermiers de Tanzanie. Mais pas tout à fait.

Un soir, des hommes ont surgi, machettes au poing, et interrompu son dîner. « Nous voulons tes membres, nous voulons tes membres », ont-ils simplement dit avant de lui trancher les bras et les jambes. Nyerere est mort très diminué près de son repas inachevé.

L’enfant, le bébé et Nyerere étaient des albinos. Des albinos dans des pays où des sorciers préparent des soupes avec leurs jambes, leurs mains, leurs cheveux et leur sang. Des soupes qui rendront riches ceux qui les boivent.

Rien qu’en Tanzanie, il pourrait y avoir jusqu’à 173 000 albinos, dont un certain nombre vit dans les mêmes campagnes que les sorciers fous et leurs clients déments. Je vous laisse calculer le nombre de bouillons que cela représente. Moi, j’en ai soupé.

Albino_Afrique

I’m in love and it feels good

I Love Imelda May. Every month.

La déhiscence des bogues

Bon, aujourd’hui, j’ai réussi à me glisser dans la pente, en direction du nord, sans interpellation apéritive.

Une centaine de mètres plus loin, j’ai bien croisé le paysan nostalgique et rêveur sur son tracteur à dominante rouge mais il semblait fort occupé à se rendre dans quelque pré. Lequel ? Je ne saurais vous dire. Ici, les prés sont pléthore. Si l’on devait les partager entre les quelques âmes qui ont ici établi leur campement, c’est à dire lui et moi, nous serions tous les deux à la tête d’un royaume de chlorophylle. Et peut-être pourrions-nous signer quelque contrat juteux avec les chewing-gums Hollywood. Pour autant qu’il subsistât encore suffisamment de mastiqueurs pour avoir maintenu l’entreprise à flots.

Peut-être aurais-je dû rester près du poêle car, malgré les températures hivernales du matin, l’automne n’a pas encore totalement pris ses quartiers. On le sent en plein aménagement mais il est évident que tous les cartons ne sont pas encore déballés. Loin s’en faut. Le vert domine toujours le paysage. L’or, le brun et le pourpre n’habillent pas encore les forêts. L’artiste est toujours occupé à préparer sa palette. Ce n’est que dans quelques jours, ou quelques semaines, qu’il commencera à appliquer, feuille après feuille, arbre après arbre, les couleurs chaudes qui ont fait sa réputation de maître.

Quoi qu’il en soit, et puisque j’étais dans la pente qui mène vers le nord, avec un jeu de piles neuves, j’ai pressé plusieurs fois l’obturateur. Avant que de rentrer pour faire un sort à la bouteille de Côtes du Rhône entamée hier. Au moment où je tape ces mots, il en reste environ un quart. Quart que j’envisage de faire durer un bon quart d’heure car c’est le dernier qu’abrite ma maison.

Vous noterez que j’ai tout de même réussi à immortaliser la déhiscence d’une bogue. Ce qui n’est pas donné à tous les blogueurs. Quoi que l’on en dise.

TracteurSous-boisCros-copie-1Tree-FernsRoute---CopieBogue

Question de savoir-vivre

Vers 18 heures, appareil photographique en bandoulière, au moment où la lumière est la plus chaude, je me suis lancé sur la route, en direction du nord. Pas que le nord m’attire plus que le sud mais, de ce côté-là, je bénéficie d’une pente. L’idée générale, bien sûr, était de photographier. Si cela n’avait pas été le cas, pensez bien que je ne me serais pas encombré de technologie numérique. Même si ladite technologie numérique ne pèse qu’une poignée de grammes. Je ne suis pas japonais et n’ai aucun projet de le devenir. Et quand bien même la carrière m’attirerait,  je n’ai pas les diplômes requis.

Je dois tout de même préciser, à ce point initial de mon récit, et avant que d’entrer dans le vif du sujet, que la pente seule n’explique pas la direction prise. Voyez-vous, vers le nord, sont  les bois, ces lieux où les arbres se regroupent et se rassurent mutuellement. Pour quelle raison font-ils cela, je ne saurais vous dire. Peut-être l’union fait-elle l’écorce.

J’avais pour projet de photographier des feuilles. Et peut-être même la déhiscence des bogues de châtaignes.

La route du nord, cinquante mètres après ma demeure, passe devant chez mon voisin et propriétaire, le paysan rêveur qui regrette l’époque de ces cinq ans. Et devant chez mon voisin, se trouve une fontaine. J’aime bien les fontaines. J’ai toujours aimé les fontaines. Contrairement à d’autres, moins chanceux sûrement mais plus imaginatifs, elles ne me donnent pas envie d’aller aux toilettes mais m’apaisent. Toujours est-il que, la lumière étant, à cette heure-là, optimale pour transformer de la fontaine en pixels, je décide de photographier avant que de continuer mon chemin vers le nord, la pente et les bois.

Et là, patatras, v’là t-il pas que le rêveur en personne rentre des champs dans sa vieille Renault et que, sitôt surgi de l’habitacle rouillé, tel le Zébulon de mon enfance, il lance un « apéro ? »

Que répondre qui ne soit pas malpoli ?

Nous avons donc pris un apéro. Puis un deuxième à l’arrivée d’un type couvert de peinture. Puis un troisième avec un chasseur de bécasses qui passait par là sans son fusil.

Bref, il faisait nuit quand, titubant sous le poids d’un cageot de légumes du jardin, j’ai finalement regagné mes pénates. Sans la moindre photo de ce début d’automne. Je sais que vous êtes déçu et soyez sûr que je le suis tout autant que vous. Si, en passant le seuil de ma cuisine,  je n’avais pas trouvé une bouteille de Côtes de Rhône sur la table, je ne sais pas dans quel état je serais. Probablement très triste.

Fontaine

Le caillou

Le but de l’exercice qui va suivre – pour autant qu’il s’agisse vraiment d’un exercice et que ledit exercice ne soit pas une perte de temps et que la perte de temps, si perte de temps il y a, vaille le temps que je lui consacre – va consister à écrire un texte, sans queue ni tête, sans nœud ni quête, à partir d’un mot choisi au hasard.

Caillou, par exemple.

Voilà, la première pierre est posée. Et sur cette pierre, je dois construire mon ambition.

Sur la table de ma cuisine, se trouvaient une bouteille de bourgogne 2007 à moitié vide et le verre plein qui va avec, une corbeille à pains et, pour une raison indéterminée, un caillou. Gris, d’un poids avoisinant une trentaine de grammes, pas particulièrement laid, ni spécialement beau. Un caillou français, un de ces cailloux que l’on trouve chez moi en abondance, aux bords des routes et sur les tables de cuisine, un de ces cailloux que l’on trouve sûrement aussi chez vous et que, peut-être, l’on trouve même aussi dans les pays étrangers les plus chanceux. Va t-en savoir combien de continents les congénères de cet anonyme caillou là ont pu coloniser, illégalement ou pas.

A ce stade du récit, il me semble important de vous signaler qu’entre le choix du mot et le début de la rédaction de ce texte essentiel, la bouteille de bourgogne 2007 a disparu pour être subitement, sinon magiquement, remplacée par un Hautes Côtes de Nuit 2008 surgi de nulle part. Pas que ça change quoi que ce soit à la teneur de l’histoire mais, par honnêteté, et d’honnêteté je suis friand, je me devais de vous tenir tous informés.

J’aurais pu, bien évidemment, photographier le caillou dans son décor. J’aurais pu, bien sûr, grimper à l’étage, attraper l’appareil numérique, redescendre au rez-de-chaussée, faire un brin de mise au point et saisir l’instant, position macro, de ce caillou à la gauche d’une bouteille de bourgogne 2007 à moitié vide mais c’eut été risquer une chute. C’eut été prendre le risque de ne pouvoir finir le bourgogne à la droite du caillou. Alors que plus personne n’est plus couvert par la garantie. Le caillou encore moins qu’un autre. Quel auteur bénéficiant d’un lectorat aussi confiant que vous, mes amis, prendrait le risque d’une manœuvre aussi aventureuse, je vous le demande. Et je réponds sans attendre que, d’une voix pâteuse, vous ne répondiez à cette question ô combien inutile : personne. En tous cas, personne de sain, de corps et d’esprit. Et sain de corps et d’esprit, nous le sommes tous, autrement nous ne lirions pas ce blog. Moi encore moins que vous. N’oubliez pas, n’oubliez jamais que je suis aux premières loges, en première ligne.

Donc, pour en revenir une bonne fois pour toutes à nos moutons et reprendre le fil de l’histoire, il y avait un caillou sur la table – ma table – de ma cuisine. Que je loue. Car je ne suis pas encore assez riche pour accéder à la propriété. Même d’une seule cuisine. Sans parler des dépendances et de l’abri de jardin. De toute façon, je ne suis ni assez doué ni assez dingue pour construire un abri de jardin, signe extérieur de richesse s’il en est. Et puis quand on construit un abri de jardin, faut avoir des outils tranchants et contondants à mettre dedans. Moi, je n’ai qu’un marteau légèrement émoussé qui n’a jamais fait de mal à un clou. Même rouillé.

Mais je m’égare.

Je n’égare tout autant que la bouteille de Hautes Côtes de Nuit 2008 qui, elle-même, semble maintenant avoir complètement disparu du paysage. Tout comme, en son temps, quelques paragraphes plus haut, sa congénère de 2007 avait également disparu pour des raisons encore indéterminées à ce jour.

Ecoutez, après mûres réflexions, le mieux à faire à cette heure, me semble-t-il, est de retrouver les deux bouteilles. Une fois la mission accomplie, je reviendrai vous raconter l’histoire du caillou. Promis, juré. Autrement, je sens que, minés par le souci, nous n’allons jamais nous en sortir.