Sans haine mais sans pitié

La saison des pluies bat son plein. Les moustiques, qu’ils soient presque invisibles ou gras comme des mouches, pullulent à l’extérieur et le trop plein déborde régulièrement à l’intérieur. Un groupe de crapauds à pustules prend tous les soirs possession de la terrasse. Au matin, on retrouve parfois leurs déjections sur le sol. Elles font la moitié de leur taille. Si ces créatures transportent autant de merde en elles, cela laisse bien peu de place à leurs cerveaux. Les crapauds sont des êtres sédentaires allergiques aux paysages nouveaux. Il est totalement inutile de les déposer délicatement sur une pelle pour les reloger dans le terrain vague de l’autre côté de la route. Ils n’y seront pas heureux et dès que vous aurez tourné le dos, ils reviendront en sautillant sans grâce vers leur point de départ. Il n’existe qu’un seul moyen de leur faire comprendre que la terrasse est votre et non leur, c’est de les exterminer un par un, sans haine mais sans pitié.

Tuer un crapaud n’est ni facile ni amusant. Tout au moins, les premières fois. Il faut un objet lourd, pas trop large pour permettre une frappe précise et assez long pour vous assurer que les toxines contenues dans leurs pustules ne rejailliront pas sur vos mains ou, pire, sur votre visage. Je recommande la barre à mine ou une masse que vous veillerez cependant à utiliser avec discernement et application. En bon artisan, vous devez ne faire qu’un avec votre outil. On ne se lance pas dans le crime en série sans un minimum de préparation et je ne saurais que trop vous conseiller de passer du temps avec l’arme que vous aurez finalement élue. Caressez-la, éprouvez-en les contours, serrez-la contre votre corps nu, entrez en elle, ouvrez-vous à elle et, enfin, laissez-la entrer en vous.

Pour tuer proprement un crapaud, il faut frapper à la tête. Au début, souvent plusieurs fois. Il semble qu’un crapaud ait été conçu pour être à même de supporter deux ou trois coups portés maladroitement par un objet lourd et contondant sans que son comportement en soit profondément altéré. Contentez-vous de n’abattre qu’une seule fois deux kilos de métal ne serait-ce qu’à deux millimètres trop à gauche ou trop à droit du centre précis de son occiput et vous verrez que l’animal ne semble pas le moins du monde chagriné. Il vous regardera un peu étonné, peut-être, mais je vous jure que ses yeux ne refléteront ni douleur ni rancune. Peut-être même devinerez-vous dans ses prunelles une certaine bienveillance, un pardon déjà accordé. C’est insupportable mais il vous faudra le supporter. Autrement, vous pourriez être tenté d’effacer sa mansuétude infinie et votre sentiment de culpabilité en lui assénant un coup aussi ignoble que mal dosé qui, certes, le laisserait à plat mais tapisserait le sol et vos pieds (vous portez des tongs) d’un mélange confus de sang, de fluides verts ou marron, d’urine, de merde plus ou moins ferme, de langue et de tripes. Croyez-moi sur parole, mais en comparaison, mettre fin aux jours d’une femme ou du nouveau-né que vous n’avez jamais désiré avoir est un jeu d’enfant.

Placez-vous correctement, cherchez le bon angle d’attaque. Concentrez-vous un instant sur le point précis où vous devez frapper, fermez les yeux, inspirez, sentez le poids chaleureux de votre arme, expirez, ouvrez les yeux, inspirez à nouveau et, dans un éclair fulgurant, abattez masse ou barre à mine sans force brute mais avec puissance.

Dès votre deuxième ou troisième meurtre, selon que vous aurez plus ou moins bien assimilé mes conseils, vous infligerez la mort instantanément. La culpabilité diminuera puis disparaitra complètement pour faire place, dans un premier temps, à un plaisir sans mélange. Bientôt vous serez assez sensible pour éprouver de la jouissance, des orgasmes cristallins qui vous déposeront, repu et plus vivant que jamais, sur une magnifique plage de sérénité et de contentement.

Avertissement :  Si vous n’y prenez pas garde, vous vous surprendrez bientôt à parcourir le jardin et le bord des routes, masse en main, à la recherche non plus de victimes mais de partenaires. Vous devrez absolument brider ces pulsions psychotiques et ne pas avilir votre art ou laisser votre art vous avilir. Vous êtes le dominant et vous devez le rester. A considérer les crapauds comme des partenaires, donc des égaux, vous finiriez rapidement par vous décomposer psychologiquement. De plus, plaisir et compulsion sont antinomiques. Le meurtre est une communion intime, le génocide est un gâchis.

Hier soir, j’ai lu Serial Killer Investigations, the story of forensics and profiling through the hunt for the world’s worst murderers mais n’y voyez aucune influence sur mon inspiration d’aujourd’hui. Ce serait une explication trop facile.

3 réflexions sur “Sans haine mais sans pitié

  1. Ca va aller Sergent. Reste calme. Essaye de voir s’il n’y a pas d’acheteurs de grenouilles autour de chez vous.

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